Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Aux Charlie's Angels

Je n'ai pas dessiné depuis la maternelle, et ça se voit. Mais voici ma petite contribution personnelle.

"We shall never surrender" - Winston Churchill

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Le plus bel endroit du monde

Avertissement : bien qu'inspiré de faits réels, ce récit comporte de nombreuses modifications et libres interprétations, ne serait-ce que par souci évident du respect de l'anonymat.

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- T'as vu l'article dans le daubé ?
- Non.
- Y a un alpiniste qui est mort avant-hier dans le Mont-Blanc...
"L'aléa" de l'alpinisme. En ce début de journée au boulot, une conversation comme il en arrive assez facilement avec cette montagne si exigeante. Machinalement, je cherche pendant ma pause le lendemain l'article dont le collègue m'a parlé. Pas par voyeurisme. Seulement savoir où ça s'est passé, comment. Je ne sais pas si tous les montagnards font ça. Mais beaucoup, oui, sûrement. Dont moi. Par esprit d'analyse, pour évaluer si j'aurais pu commettre la même erreur, ou simplement faire les mêmes choix d'itinéraire, de stratégie de progression.

La voie en question dans ce cas-là, c'est le pilier central du Freney sur le versant italien du Mont-Blanc. L'une des courses les plus techniques du massif. Qui plus est par une variante encore un peu plus dur que "la classique". Non je n'aurais sans doute pas été là. Pas encore le niveau en escalade. Par ce temps-là en revanche, oui, ça valait le coup de sortir. Un anticyclone magnifique qui s'est installé des semaines durant sur l'Alpe en ce mois de février. Et avec des températures clémentes en plus ! Le rêve.
Il était en solo... déjà que je ne m'estime pas au niveau mais alors dans ce contexte... L'article décrit le bonhomme comme doué et expérimenté. Il a fait son choix et en a assumé le prix. Les journalistes sont toujours friands des détails. Ceux qui échappent complètement aux faits pour toucher la sensibilité (sensiblerie ?) des lecteurs. L'article mentionne : "il a envoyé un dernier sms à un ami guide — Je suis dans le plus bel endroit du monde — laissant présager du pire". Ça "marche". Je commence à m'imaginer la scène : un type mourant à petit feu au pied d'un mur compact de granit orange, en pleine montagne, et profitant des dernières secondes qu'il lui reste à vivre en contemplant un ultime coucher de soleil (n'est-il pas, après tout, dans le plus bel endroit du monde ? ).

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Quelques semaines plus tard.
On est appelé à intervenir sur une recherche de personne. C'est un membre de sa famille qui a donné l'alerte. Une réquisition est ordonnée pour géolocaliser son téléphone portable. Une heure s'écoule avant que des éléments, suffisamment concrets pour orienter nos recherches, ne justifient notre engagement dans celles-ci. La fiche précise que la personne est suicidaire et que dans les derniers SMS envoyés à sa famille, il dit qu'il se sent partir. Il est parti avec sa voiture, une Skoda verte. Je regarde la carte au 25 millième dans notre bureau. Il faut faire vite. La géolocalisation nous a permis d'identifier un cercle de 3 km de rayon autour d'un relais téléphonique, possiblement à l'est de celui-ci. Ça me semble crédible. C'est là que se situent les plus petits chemins, et les plus à l'écart de toute habitation. Il y a des falaises au sud-est... On ne voit qu'elles depuis le centre-ville de la bourgade locale. J'identifie en quelques dizaines de secondes deux ou trois secteurs sur lesquels je nous verrais bien concentrer nos recherches. On se met en route.

Mon camarade conduit avec la virtuosité d'un guitariste de métal sur une sept cordes : à toute vitesse et sans aucun à coup. Dans le village, on tombe sur un neveu. Ils sont en pleine recherche. Il nous informe que les pompiers aussi. A eux deux, ils ont fait toutes les routes du coin. J'essaie de vérifier s'ils ont ratissé mes "secteurs privilégiés". J'ai l'impression que ma description ne leur fait pas penser au chemin que j'ai en tête. Je crois que personne n'a encore regardé en dehors des routes goudronnées. Mon idée numéro un est une route forestière, en terre donc. L'image de l'italien m'obsède depuis que j'ai regardé la carte au bureau. Et s'il avait sauté ces fameuses falaises...
Je guide mon camarade droit sur le chemin en question. Après 400 mètres, nous trouvons la Skoda verte. Le tableau est sérieux. La victime à peine consciente. Je recontacte tout de suite le 18 pour leur communiquer une position GPS et des indications pour que le VSAB des pompiers puisse nous rejoindre au plus vite. On sécurise le véhicule. Parler à la victime pour la "garder". Mon camarade s'en charge, il semble posé dans son discours à la victime, cela me rassure un peu sur l'état de cette dernière. Je passe un premier bilan avec le SAMU au téléphone. J'ai oublié des éléments, c'est sûr. Comment faire autrement quand je n'ai pas eu l'occasion de replonger dans mon PSE depuis des mois. Le debriefing est un exercice ô combien utile...

La famille arrive. Les pompiers aussi. Des badauds peut-être enfin. Pas facile de "protéger" tout le monde dans ce genre de scène, de leur donner leur juste place. La victime est rapidement évacuée pour être hospitalisée. Fin d'intervention.

Mes camarades me félicitent pour l'orientation de nos recherches. Mais, franchement, je serais bien incapable de départager la part de "flair" de celle du "coup de bol" pour ce dénouement à temps. L'image de la falaise ne m'a pas quitté. Pourtant, la réalité était bien différente. Restent les songes. La lecture des chroniques tragiques de l'alpinisme...
Je me figure que la mort d'un alpiniste italien n'a peut-être pas été vaine, là où je m'y serais attendu le moins. Le plus bel endroit du monde.

Proxima estaciòn : un camino

Esperanza... super, j'ai du Manu Chao dans la tête pour les quatre prochains jours, Desaparecido poul êtle plous plécis. Viva España ! Et oui, j'ai toujours un accent de merde en espagnol.

Bientôt 4 ans que mon cousin, ami, et compagnon de cordée vit à Madrid. Bientôt 4 ans que je lui dit que je vais venir le voir. Bientôt 4 ans que régulièrement (environ 2 fois par an), c'est lui qui me rend visite dans les Alpes. Bref, je prends mes billets EasyJet (Lyon-Madrid, plutôt pratique) pas cher mais finalement si parce que c'est en plein dans les vacances scolaires. Tant pis, on va parier que ça vaudra de toute manière le coup.

Arrivée à Madrid, pas le temps de souffler. Juan nous a concocté (Julien, un de ses potes, est aussi de la partie) un programme aux oignons. Petits, ça reste à voir, mais on ne pleure pas encore.


Partie 1 : Los Galayos
Direction les environs de la superbe Université Juan Carlos - celle où étudie Juan, et aussi celle où ils ont reçu une infirmière Ebola - avec sa zone commerciale et industrielle, parfaite pour ravitailler avant l'échappée et pour se restaurer dans un établissement typique. Je vous passe la description du rade. En ces temps de clowns qui font peur, celui-ci a d'évidence tout pour semer la terreur...

On se rend donc à Los Galayos, massif granitique à environ 2h de caisse au sud-est de Madrid. Pour y aller, il faut viser le périph' M30 et choper l'autoroute A5 direction Badajoz. Pas de péage: ils sont comme ça les espagnols. Sortie 123 au niveau de Talavera de la Reina. Prendre la N-502 direction Ramacastañas puis Arenas de San Pedro. Traverser Guisando et aller se garer en bout de route au début du vallon.

A l'entrée du vallon


De là, on remonte un bon sentier (environ 900 m de dénivelée) qui suit le fond du vallon et s'élève progressivement jusqu'à 1985 m d'altitude au Refugio Victory. On est accueilli par le sympathique Samuel, gardien du refuge, grimpeur, comédien. qui se relaie là-haut jusque fin octobre avec son pote qui, dixit lui-même, est le meilleur grimpeur des deux, Sam ne grimpe "que" dans le 7.... (très espagnol ça aussi).
Dire que de mauvaises langues critiquent le confort des  refuges français... Pour les autres, sachez que Victory est rudimentaire: pas de sanitaire, dodo à même le sol (prévoir tapis de sol et sac de couchage). En revanche, c'est bon marché : 10 € la nuit et 15 € la demi-pension. Samuel pratique une cuisine simple mais bonne et avec des produits frais montés en portage presque quotidiennement. Mieux vaut donc penser à réserver en période d'ouverture, la capacité d'accueil n'excède pas 10-15 places...


Précisons que l'on y grimpe fin octobre en T-Shirt sur un granit, parfois mêlé de gneiss qui n'est pas sans rappeler les aiguilles rouges et celles de Cham', ampleur exceptée. L'escalade est belle à dominante fissure entièrement en terrain d'aventure. Pas de relais en place en général, sauf ceux des lignes de rappels. C'est un lieu féérique où l'on pourra avantageusement récupérer un peu de la saison de grimpe montagne qu'on a pas eu dans les savoies, la faute à un été bien pourri. En plus le soleil se couche encore à près de 20h30 ! Une aubaine, je vous dis.


A Los Galapeyos, point de tortues mais des aiguilles à manger à commencer par celle qui domine le refuge, j'ai nommé El Turron, mais si vous êtes un peu moins morfale que moi, vous la trouverez sous le nom d'El Torreòn dans les topos.
Le dimanche est donc consacré au parcours de cette aiguille par ses versants Sud (V+) puis Nord (V).



Ambiance tous les matins du monde au réveil

Le lendemain, j'ai concocté un petit enchaînement que je soumets avec force persuasion à mes acolytes.  D'abord le Pequeño Galayo par sa face visible du refuge (V/V+). Samuel nous propose une variante d'attaque en dalle puis escalade athlétique à la fois plus directe et esthétique. Ensuite, j'avais repéré la veille la possibilité de traverser à flan juste sous le sommet pour rejoindre un dièdre magnifique et élancé. Ce sera "gran diedro" (IV+) au Gran Galayo. Le retour se fait à pied depuis le sommet par du terrain à chamois.

Derrière mon casque, "gran diedro", une voie 5* dixit Samuel


Nous rentrons à Madrid le soir pour dormir chez Jean. Le pied de se retrouver dans une ville conviviale avec pas loin de 30°C dehors. Si si, c'est encore l'été et définitivement les vacances :) .

périples aux Galayos à l'exception de la face S du Torréon


Partie 2 - La Cabrera
Mardi, Julien se déclare en repos bien mérité. Il a la chance de rester une journée de plus dans son séjour. Moi, je me déclare toujours motivé. Jean me propose donc d'aller à La Cabrera, au nord de la capitale ibère. Il a repéré depuis un moment la Via Diedro de la deportiva à l'Agujas Sin Nombre. Les relais sont en place, autrement, n'oubliez pas vos amis !  Pour se rendre à La Cabrera, il faut compter une petite heure de voiture (sans trafic) par l'autoroute A1.


Nous sommes quelque peu pressé par le temps car Jean a un cours qu'il ne peut sécher à 15h00. Il nous faut donc grimper rapide... Je frise la correctionnelle en première longueur, dure à protéger sur les premiers mètres avec un rocher toujours à mis chemin entre gneiss et granit mais franchement mental concernant l'adhérence. Jean enchaîne la suite et on se retrouve juste à temps au sommet. On lui a indiqué de descendre à droite en 1 rappel : bonne idée à condition d'avoir la présence d'esprit (dois-je préciser que nous ne l'avons pas eu ?) de rallonger le relais pour éviter de coincer la corde... et une longueur bonus de remontée le long du rappel au ropeman pour mézigue !
 
On arrive vers 14h30 à l'universidad Juan Carlos. On a faim et mon serviteur me propose donc un gueuleton typique (pour de vrai ce coup-ci !) au "Musso des Ramones". Dans ma tête, j'imagine donc un truc rock mais quand même littéraire, branchouille citadin en clair... Mais il n'en est rien puisque ça s'écrit en réalité "museo del jamon", soit pour les billingues comme moi "le musée du jambon". J'en fait un beau, tiens. Mais c'est effectivement typique, une sorte d'équivalent de la brasserie parisienne couleur locale. Pour vous faire une idée, des tables de restaurant, un beau comptoir en zinc (on a mangé là compte tenu de notre timing serré) dans une salle haute de plafond dont les murs ressemblent à ça :

Parmi les spécialités, on ne peut manquer les célèbres tortillas et, compte tenu de la chaleur, le Tinto de Verano (mélange de vin rouge et de limonade), qui s'est révélé exquis.

Le soir, une petite tournée des bars et des quartiers animés de Madrid avec Julien, parfaitement remis, nous a merveilleusement conclu cette journée.


Partie 3 - La Pedriza
Il était une fois, Jean à son pote Fernando qui lui a fait découvrir el spot : "comment tu fais pour trouver le chemin dans ce dédale de blocs ?"
Fernando : "La Pedriza, es un camino"...

Nous voilà donc partis ce mercredi pour gravir El Yelmo (sur une musique de Mano Solo - El Mungo) ça envoie ! T'as déjà grimpé un dinosaure ? Le Stone Mountain d'Atlanta ? Non Plus ? Voilà la chance de pouvoir te venger.
Pour nous, c'est d'abord la Via Hermosilla dont le topo est disponible ici. On accède au site toujours moyennant une petite heure de voiture en direction du nord depuis la cité madrilène via les routes M607, M609 et M608 jusqu'à Manzanares El Real.
L'escalade se déroule ici sur un granit magnifique, compact, sans défaut, avec du grain, le rêve... même El Cap est en rocher pourri à côté à moins que le soleil n'est tapé trop fort et que je m'égarde, oui que je m'égare aussi. Par contre, c'est ni très haut, ni très raide. La vue sur la city de Madrid est chouette, de même que sur la prison régionale. Reste que ce coin est sauvage et possède ce je ne sais quoi de magique, à l'instar de la forêt de Fontainebleau avec laquelle il ne partage que ça car ni le rocher ni la végétation ne peut se comparer. La Pedriza, es un camino. Bienvenu dans un royaume de la dalle couchée en granit : déroutant de se retrouver à quatre pattes dans des pentes qu'on se verrait quasi skier l'hiver !

Jean nous remmène pour un 2ème run plus à droite. Première longueur avec pas plus de 7-8 points pour 45 m en 5c, chapeau l'artiste. La suite pique encore d'autant que l'on choisit malgré nous une variante en 6c : une colonnette unique, lisse, et rien d'autre. J'enchaîne tout juste en second, ouf !

Une très belle dernière journée d'escalade madrilène. Nous prenons soin de boire la bouteille de Tinto de Verano déposée au frais dans un ruisseau en début de journée, juste avant d'atteindre El Yelmo. On peut alors redescendre sereins.

"La Pedriza, es un camino"  -  El Yelmo

Dernière soirée madrilène avec une autre boisson typique (oui, mais d'où ? oui mais doux !), un mojito sur la terrasse d'un bar et surtout, toujours cet air plein de douceur. Merci les amis pour ces bonnes vacances.


Epilogue
Jeudi, déjà le voyage retour. Comme un cadeau, je suis placé idéalement dans l'avion pour revoir et saluer juste après le décollage la Cabrera, El Yelmo. Une heure de vol plus tard, je survole les montagnes de mon enfance: la vallée d'Aspe, dont je distingue toutes les montagnes malgré nos 10 000 m d'altitude, mêmes les aiguilles d'Ansabère qui m'échappent encore. Patience. La vida, es un camino.

Peney, Peney, run, run !

(ou l'école de la lenteur...)

Dernière semaine. C'est un peu la récompense après sept semaines d'évaluations et d'apprentissages tous azimuts. Le programme est de faire de la montagne, juste pour soi, pour se perfectionner. Dame nature préfère nous rappeler que les récompenses se méritent: elle nous colle donc une météo pourrie de chez pourrie (vous en avez peut-être entendu parler, vous aussi...).
Le vendredi : on fait quoi la semaine prochaine ?
Moi: j'irai bien à la traversée Rochefort-Jorasses.
Le GI (pour gentil instructeur, mais mettez GM=gentil moniteur, GO, ou GG= gentil guide si ça vous chante) : euh la semaine prochaine, la météo est vraiment pas de la partie, on se rappelle dimanche pour faire le point.
Le dimanche ne donne rien, toujours pas d'amélioration en vue, c'est même annoncé encore pire.

Lundi
GI: OK, on va aller faire de l'artif' au Peney.
Moi: Cool, j'ai tout à apprendre là-dessus :)
On passe la journée à étudier la théorie de progression, préparer le matériel, faire les courses (de bouffe) : on va bivouaquer 2 soirs là-bas. Le plan est de gravir la voie Fanino (Peter Pan pour l'autre cordée de 2 stagiaires + 1 GI, qui est avec nous). La cote annoncée est A2+, 180 m (je vous renvoie à la page C2C pour l'explication). On doit faire une longueur d'école le mardi puis équiper la première longueur de la voie. Mercredi, on devrait remonter L1 puis équiper L2, L3, atteindre la vire, hisser les sacs pour dormir là-haut et équiper L4 avant de se coucher. Jeudi, remonter L4 puis équiper L5, L6 et grimper L7 en libre (4+).
Je rentre chez moi le soir histoire de préparer un maxi taboulé qui tienne au ventre (recette ici).
Nouvelle méthode de remontée sur corde : on ne doute pas qu'elle devienne à l'ascension
du second ce que le crochet Julio est au rappel :-p
Taboulé pour 3 jours

Mardi
On s'arrête à l'escadron local pour faire les sacs. Ce qui ne sert pas avant le bivouac au fond. Les matelas mousse dans l'intérieur autour. L'utile pour la journée, au dessus.
On arrive à la falaise vers 12h00. Mangeage et longueur d'école. On attaque le vrai vers 15h00. Je grimpe. A mi-longueur, je pose un friend un peu ouvert, un peu de travers et... c'est le vol : trop de possibilité de bouger. A côté, mon camarade a la décence de m'imiter avec le style : il vole sur crochets à gouttes d'eau. Je boucle ma longueur. Il est pas loin de 18h00.
Dans L1 de Peter Pan
  Mon GI suit pour déséquiper (c'est que ça pitonne aussi dans ce rocher péteux). D'ailleurs, chaque fissure a déjà de belles marques de pitonnages: pas très rassurant car les pitons chantent peu avec le sentiment qu'ils rentrent sans taper. Il doit nous manquer certaines variétés.

Camp de base au top
Vraiment au top
Le soir, j'ai pensé à la guitare et on passe une nuit super, dans les portaledges fixés juste au dessus du sol. Au moins, on ne sent ni les cailloux, ni la pente. Côté météo, il pleut sans discontinuer et on est content d'avoir opté pour cette falaise déversante.

Mercredi
On remonte sur la corde fixe, même ça, c'est physique quand ça dure 40 mètres. J'attaque la deuxième longueur, perplexe. Seule une fine fissure où aucun de mes pitons semble complètement ad-hoc. Je finis par en choisir un. Je le tape, il chante toujours aussi faux, et j'ai pas ma guitare pour lui donner le La 440 Hz. Je le teste à coups de pieds dans l'étrier. Il tient. Je me vache dessus et quitte ainsi le relais.
- Mon GI : et sinon, tu clippes pas le relais pour faire un point de renvoi ?
- Moi : ah oui, zut, j'avais oublié merci. "clip", une dégaine, le tour est joué.
[une bonne vingtaine de secondes: pas moins !]
Tzing
- Tex-Avery (moi en l'occurrence) : ce bruit c'est ?
BANZAaaaï ! Le piton vient de sauter et je chute sur le relais. La journée commence bien avec un facteur 1,87 ! Mon GI doit remercier pour lui même sa présence d'esprit : une minute plus tôt, il aurait pris ma chute direct dans les hanches...

Dans L2 de Peter Pan
Ambiance Eigerwand avec un brouillard qui nous colle à la peau
Ça a du me prendre pas mal de minutes pour me calmer et me concentrer. En 1h, je n'ai guère avancé de plus de 10 m. Petit à petit, je finis par arriver à un spit et commence à me sentir un peu moins mal. Vlà aut' chose. Le spit n'est pas là par hasard... mais pour protéger une succession m..dique de pas sur crochets à gouttes d'eau : invention infâme dont seul l'appui vertical fait que ça tient. Autant dire que t'as pas intérêt à attraper la tremblante du mouton sur tes étriers quand ils sont sur crochets. Une chasse d'eau salvatrice (cordelette fixée sur le point suivant) me permet de me protéger à mi parcours de ces 4-5 mètres aléatoires. Dommage, le GM d'à côté l'a vue aussi. Il m'exhorte à jouer le jeu et ne pas l'utiliser. Peine perdue, mon moral est déjà entamé avant même les sifflets de la foule. Je continue et j'arrive au point. Ce coup-ci, il me fait carrément la tête si je ne coupe pas le ficellou. Compliqué d'un point de vue éthique alors que je m'en suis servi... je finis néanmoins par m'incliner sous la pression incisive et renvoie ce qu'il me reste de fierté avec mon moral : dans les chaussettes.
Nouvelle fissure : ouf ! Je vais pouvoir remettre des friends. Ah non, pas ouf. En fait, le caillou est plus que médiocre et je fais tomber des fours à micro-ondes de 60 m de haut. La longueur se termine par une longue traversée à gauche. Le libre me tente pour en finir plus vite. C'est sans compter sur mon moral décidément aux abonnés absents. Je m'incline et finis la besogne comme je l'ai commencé: avec lenteur.

À R1, mon GI patient oscille entre walkman, sieste et coup de froid mais il peut enfin partir pour me rejoindre, après plus de 3h30 d'attente ! Je suis sur un relais suspendu plein gaz sur 3 spits, j'ai à peine hissé le sac que le syndrome du harnais n'est déjà plus très loin. Ça promets à moins que... concertation.
La cordée d'à côté fait demi-tour, non moins échaudée par les difficultés que ce nouveau type d'escalade nous oppose. J'expose ma fatigue morale. C'est donc mon GI qui fera L3 pour rejoindre la vire. Je lui soutire donc sa sellette et profites enfin un peu du calme. Et puis, ça me donne aussi l'occasion de déséquiper une longueur pour affiner le schéma global de progression. Je le regarde grimper et prend ma leçon : vaché toujours directement dans le point avec son fifi au pontet, il enchaîne sa longueur en moins de 1h15. Je m'emmêle un peu les neurones au moment de lui envoyer les sacs pour le hissage... Ça fait encore plus peur que tout le reste. L'idée de tout laisser aller et que le seul contact qui reste est le relais du dessus avec la corde qui frotte forcément partout sur laquelle on va remonter. Je suis bien content qu'il s'agisse d'une 10,5 mm au lieu d'une joker (9 mm).
La remontée sur corde : jumars et confiance de rigueur
Dans L3 de Fanino : encore du gros dévers

Arrivés à R3, il est quasi 18h. Autant dire que repartir dans L4 n'est pas gagné. En plus, la météo annonce finalement pourri pour le jeudi rendant la sortie par le haut quasi impossible. Les autres sont en bas, avec le feu et le bivouac protégé du vent et d'une humidité supplémentaire (on est abrité de la pluie mais seulement sans vent à la vire). On décide donc de boire une bière (on les a quand même montées !) puis de redescendre. La nuit là n'a pas de sens.

La vire où on ne dormira pas

Rappel pendulaire de 90 m: le dévers avance de pas moins de 20 m
entre le pied de la paroi et la vire
Jeudi
Je repars dans L1 de Peter Pan où nos camarades ont oublié une dégaine. Je me sens mieux, moins flippé. Comme quoi on s'habitue à tout. Et puis, voir grimper mon instructeur m'a appris plein de choses sur l'efficacité. En outre, la longueur est un peu plus facile. Bref, ça sors en moins de 2 h sans plomb ni vol, je commencerais presque à goûter l'expérience...
Même les couleuvres vipérines viennent se mettre au sec au bivouac

Au moment où le retour s'annonce, ces 3 jours m'auront donc secoué, rappelé à une nécessaire et saine humilité... mais donné un goût de "reviens-y", histoire de finir le travail. Merci tous les 4 pour ces moments partagés et à bientôt j'espère pour de nouvelles aventures.
Quand à la pluie, elle nous accompagne encore sur la marche retour, preuve que notre choix d'activité était judicieux ;-) .


PS: Comme d'hab', d'autres photos ici.


Aftermath, after work (pour les anglophobes, c'est un billet sur la grimpe après travail... et là, ça pourrit mon titre avec la traduction)

Juin 2013
J'achève un p. de projet sa m. après 3 saisons et 8 ou 12 essais, j'avais arrêté de compter. En même temps, la falaise n'est au mieux grimpable que de juin à octobre : c'est la Colombière au dessus du col éponyme en Haute-Savoie, le 7-4 dans la ce-pla.

Georges : "What else ?"
Moi : "un café, mecton"
Georges : "A what ?"
Moi : "Ah oui, et le nom de la voie, c'est 'Hilti téléphone maison'"

Bref, c'est une couenne d'environ 25-30 mètres en 7a+. Autant dire mon niveau max de chez max. Le truc, c'est donc que j'avais planté mon premier essai à la suite de mon pote Vincent en 2010 ou 2011 (j'ai pas la mémoire des chiffres), et je m'étais surpris (à l'époque, disons que je pinaillais déjà pas mal dans le 6c+) à tout enchaîner, sauf une section dans le haut : 2 mètres super-bloc situés 5-6 mètres sous la chaîne.

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L'art du travail*. 
Au cret, on m'a bien expliqué : tu fais un premier essai à vue. Si tu n'enchaînes pas, tu prends autant de repos que tu veux dans la suite de la couenne. Par contre, tu prends le temps de repérer toutes les prises, essayer les mouvements. Placer les dernières dégaines (c'est toujours ça de pris). A la descente, tu n'hésites pas à t'arrêter dans la section que tu as enchaîné pour recaler des mouvements et les optimiser : c'est super important, surtout si t'as fait un clipage pourri qui t'as pompé toute ton énergie pour la suite.
En bas, tu prends un VRAI repos, soit minimum 30 minutes, c'est ton niveau max oui ou merde ! Bon, et bien faut prendre le temps de se refaire si tu veux que ça marche !
Après, tu pars pour un essai (tu comptes tout les essais jusqu'à ce que tu enchaînes, pas de RAZ du compteur d'une année sur l'autre, ce serait trop simple ^^). Si tu tombes, tu redescends. Bien sûr, t'as quand même le droit d'aller récupérer tes dégaines en fin de journée, même si t'as foiré.

* Tout s'entend toujours, évidemment, en tête, et en libre (i.e. sans tirer sur les dégaines)

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Sur Hilti, j'ai donc mis un paquet d'essais et ça a été une frustration assez énorme, car il n'y avait que cette section qui me posait problème : au maximum 3 à 5 mouvements. Et je tombais systématiquement dans cette section. En 2013, je reviens donc motivé mais aussi avec le souvenir de mes échecs. Le plus dur, c'est d'oublier l'essentiel d'une année sur l'autre. Quelles prises prendre. Lesquelles ne pas prendre, ce qui est au moins aussi important. J'en ai marre d'aller toujours au même endroit. J'ai vraiment envie de le finir, ce projet.
Je décide d'assumer mon cerveau de poisson rouge. Durant mon premier essai... de l'année, je prends donc des notes, avec mon téléphone sur dropbox, geek un jour, tic toujours. Oui en fait, c'est durant les deux premiers essais, car en général, au bout de 2 essais, j'ai plus assez de jus dans la séance pour retenter un troisième. C'est que la première moitié est, certes pourvue de bonne prises, mais aussi verticale à déversante. Bref elle entame, les bras. Je note donc tout ce que je peux après cette journée inaugurale échec 2013. Voici tout ce que je m'étais noté :
5m sous le crux = dernier repos, essayer d'être bien debout sur les pieds et lâcher les 2 mains.

- section sur petites prises, pas perdre de temps mais bien caler les pieds

- une verticale main g. + main droite. Recroiser au dessus. Choper bac évasé à droite en main droite (gaffe aux pieds)

- aller choper la 2 ème cupule (au dessus de la 1ere) en main gauche léger verticale. Main droite au dessus à droite dans un mauvais trou. Caler pied gauche puis monter pied droit sur gratin marqué noir assez haut.
-> pousser sur le pied pour choper main droite la verticale. Monter le pied gauche sur marche à gauche. Ramener main gauche. Verticale au dessus en inverse et ça doit être gagné 

Quelques jours plus tard, je reviens à la falaise. La veille, j'ai relu mon fichier. Le jour-même, j'ai mon "antisèche" dispo dans mon téléphone en cas de besoin.
Je grimpe, j'arrive à la section "crux". J'essaie d'accélerer, je me souviens de toutes les merdouilles que je dois serrrer, le les vois, je sais dans quel ordre les utiliser, c'est en train de marcher, ça marche... je suis sorti ! Une fois n'est pas coutume, j'hurle en clippant la chaîne !!

2014
Ça fait plusieurs séances qu'on grimpe avec Florent. On se retrouve "à la maison", à la chapelle Saint-Gras. Des amis à lui lui ont conseillé "Douce Passion", 7a+... toujours ce niveau max. On s'y colle. Il rame pas mal à la pose des paires. Moi, je me dis que la couenne m'impressionne déjà plus qu'"Hilti". Et comme il est intrinsèquement meilleur que moi, même en souffrant des pieds, je me dis que ça va être ma fête. La dégonflade n'est pas loin. Mais, je me dis que je n'ai pas le droit. Que je me dois d'essayer à fond, pour moi certes, mais aussi pour Flo, pour le booster, parce qu'on a toujours besoin d'être boosté... et comme il a la chance d'aller au proba cet été contrairement à d'autres, il faut que je me montre un challenger à la hauteur. Le gars qui est force d'émulation, à défaut d'être fort tout court.
Je me lance. Étonnamment, je me sens vraiment pas si mal. J'arrive dans le crux, je tombe à mi-chemin de la section dure. Après un repos, je repars et ne prend qu'un seul autre repos (au niveau d'un deuxième petit crux tendance conti) avant de sortir (autant pas trop se cramer, cf. plus haut) et aucun mouvement ne me semble extrême: ça doit pouvoir le faire. Flo y retourne un coup mais souffre vraiment des pieds et arrête.
J'ai déjà pris 2 bons plombs. Je fais mon nul et décide de repartir en moule, persuadé d'être trop cramé pour faire quoi que ce soit de sérieux. J'ai tord: je tombe à la sortie... quelque part soulageant car je m'en serais voulu de ne pas y être allé en tête si j'avais enchaîné. Révélateur aussi: toujours se remettre "AU TRAVAIL", donc en tête...

Le lendemain, un court essai avant la pluie de donnera rien de mieux. Flo, j'ai hâte de retourner grimper travailler avec toi ;-)  !



PS: A tous les amis en pleines révisions : bon travail !
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