Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Saussois 2000, canal historique

Le premier topo d'escalade que j'ai acquis mentionnait le Saussois "2000", vision futuriste qui se projetait alors 10 ans plus tard. Plus singulier, ce topo était celui d'une vallée des Pyrénées ! C'est dire si ce site, modeste par la hauteur, est un morceau de l'histoire nationale de l'escalade.

Vue de la falaise du Parc, voisine plus récente mais non exempte de patine

Revenons en arrière, durant la première moitié du XXè siècle, les alpinistes se tournent de plus en plus vers les ascensions “grimpantes“ et s'attaquent aux plus hautes parois des Alpes. Dans tout les massifs, on grimpe, de plus en plus haut, de plus en plus raide. A la fin du XIXè siècle, les Anglais avaient su montrer aux populations locales de montagnards qu'il n'y avait pas du tout besoin d'être “du coin“ pour réaliser des ascensions hardies. Les années 20-30 voient donc l'escalade se développer en pays de plaine... A ce jeu, les parisiens ne sont pas les moins motivés, bien au contraire ! Ils colonisent rapidement la forêt de Fontainebleau, et attaquent la "Martine" au Saussois en 1939. Dans les années 50, la falaise acquiert sa notoriété grâce à sa raideur et sa relative proximité de Paris. Les plus grands noms s'y succèdent, et notamment nos “glorieux-himalayistes-nationaux", de Paragot en passant par des Alpins tels Desmaison.

Dans l'arête jaune, un 6b "d'époque"

De 1950 à 1970, on va grimper au Saussois en artif, en cherchant à économiser les pitons. C'est le 1er âge d'or de la falaise. De grandes traversées et envolées sont tracées sur le rocher raide, compact, offrant bien peu de possibilités de prises, et même de protections. Des pitons sont plantés dans des trous plus petits que celui d'une aiguille, la falaise, à l'évidence, est riche. J'ai lu pas mal de choses sur la grimpe d'hier et d'aujourd'hui... et oublié certaines qu'un camarade de cordée m'a rappelé ce WE.
A cette époque, Hervé m'a en effet raconté que Berardini & co s'enveloppaient dans de gros matelas et dégringolaient, en guise de rite initiatique, les pentes d'herbe situées sous les falaises. Il m'a également remémoré que dès les années 70, on a commencé à ne plus s'autoriser que les pitons et clous déjà en place pour progresser. On a appelé ce type d'escalade le “Saussois libre“. On jaunissait alors petit à petit à la peinture les pitons que l'on s'interdisait. La bascule s'opérait avec les ouvertures successives du 1er 7a et du 1er 8a de France: Chimpanzodrome ! Cette voie mytique de seulement 15 m a depuis été décôtée à 7c+ mais conserve toute son aura si bien que de bons grimpeurs continuent, aujourd'hui encore, à faire le voyage pour s'offrir Chimpan.

La traversée Paragot, "hommage au moral des anciens dit le topo"
Dans les années 80, le Saussois a donc connu son deuxième âge d'or: l'escalade libre ! ... Alors nous sommes,... nous sommes en 2013 et tout ceci pourrait paraître bien rétrograde. Soit de la nostalgie d'âges d'or forcément révolus, soit plus simplement du temps où il y avait encore du vrai rocher à exploiter et pas une variante si proche d'anciennes voies qu'elles se confondent ou s'obstruent.
Le grimpeur moderne peut vite s'y dégoûter: les cotations libres sont sèches (années 80), l'équipement loin (années 80-90) voire vieilli (80's et avant), et le rocher souvent si patiné par l'empreinte du temps et donc des nombreux passages que certains 6a peuvent être plus difficiles que des 6b+ de voies modernes dans le sud.
Si après une telle description, vous avez encore envie d'y aller: vous êtes dans le vrai ! Car grimper au Saussois offre d'autres sensations: une véritable humilité qui devrait toujours aller de pair avec notre activité pour garantir notre sécurité mais aussi un voyage dans l'histoire de la grimpe. Grimpez avec des yeux d'historiens, et vous serez assez vite accompagnés tout autour de vous par des aînés: "avance, engage, ça passe, là, une faiblesse, protège".
Enfin, le site offre aujourd'hui quelques voies "pas trop anciennes" à l'équipement décent et au rocher sinon hyper-adhérent, au moins exempt "d'effet miroir". Ajoutez que la surfréquentation parisienne n'y est plus de mise (sûrement un effet de l’essor continu des TGV vers le sud-est), le site réapproprié et fort bien entretenu par les locaux du club d'escalade d'Auxerre. Surtout, la douceur bourguignonne de vivre y est intemporelle, coin de bivouac idéal à l'étage, coin baignade dans l'Yonne (le canal) au rez-de-chaussée, exposition majoritairement sud qui va bien à un site "du nord".

La sortie des "échelles"

A titre personnel, je goûte donc à ces nouvelles richesses que je n'ai définitivement pas fini d'explorer. Avec les amis, nous ne grimperons sans doute jamais Chimpan', mais nous avons encore d’innombrables journées à passer sur ce petit bout de paradis, mais chut c'est un secret. Comme tout les paradis, il doit rester caché, maintenant qu'il a atteint le statut de musée.
L'essentiel est dans le chemin, invisible pour les yeux, à l'instar des rencontres toujours trop courtes et fortuites.

Le Pastella de Papas

En direct de la cuisine de Mère, je vous propose aujourd'hui une recette d'antan bien de chez elle, puisqu'elle vient du Chili... la recette hein, pas ma m.. ? quoi ? ah. Bon. Si ma mère aussi en fait. Puisqu'elle est née à Santiago. Encore une petite anecdote pour les soirées mondaines ça. Et c'est un fameux trois mâts ♪ Et oh ! No. Enfin, non ! Là ce coup-ci y'a plus de rapport du tout. C'est Santiago pas Santiano.
On reprend. Allez 3-4, et je passe la parole à mère :
“Tu as fait cuire un œuf dur; tu fais frire des oignons tu ajoutes du haché de bœuf tu ajoutes du cumin et de la tapenade d'olive ...
Tu goûtes au fur et à mesure pour ajuster les quantités (pas mal de cumin, pas trop de tapenade).

Dans un plat à four tu étales une couche de la mixture qui ne doit pas être trop sèche, ce qui peut parfois obliger à mettre un tout petit peu d'eau dans la viande vers la fin de cuisson (ni trop liquide parce qu'une fois bien recouverte par la purée ça ne s'évapore guère).
Tu mets les rondelles d'œuf par dessus il faut qu'il y en ait un peu de temps en temps mais il ne faut pas du tout que cela recouvre . L'idée c'est que quand tu manges de temps en temps tu tombes sur une peu d'œuf et ça change. Si tu as oublié les œufs, ce n'est pas très grave, par contre la tapenade et le cumin, c'est essentiel.
Tu recouvres d'une bonne couche de purée (plutôt un chouïa plus épaisse que la viande)
tu mets au four pour dorer le tout, c'est plus joli; quand tu n'as pas le temps, si tout est chaud ce n'est pas très grave...“




Ah, et une fois que c'est fini, il reste toujours un truc avec Mère. Ça me rappelle vaguement quelqu'un ça, bon je lui redonne la parole :
“dans la recette traditionnelle ce n'est pas de la tapenade mais des olives noires; sauf que pour que ça prenne le goût il faut faire cuire plus longtemps; la tapenade ça permet de tout faire en quelques minutes...“

Bah oui, faut pas se priver des solutions de facilité efficaces.

Ah, et puis une dernière chose, une feuille de coriandre fraîche, comme sur le hachis, c'est toujours bien pour la déco :) .

Patrick ne nous a pas attendu

C'était en 1983, ou peut-être 1984. Mon père venait d'acheter un magnétoscope et revenait du vidéo-club avec deux cassettes VHS sous le bras. Sans que je le sache encore, elles allaient changer le cours de mon existence. On y voyait un type grimper, "à mains nues", des parois lisses et vertigineuses. Mes parents étaient certes subjugués par le spectacle mais le qualifiaient immédiatement de "fou", "d'inconscient", d'exemple à ne surtout pas suivre car c'était terriblement dangereux et ça ne valait pas le coup. Avec mon regard d'enfant, je ne voyais que la beauté du geste, l'excitation de l'activité à nulle autre pareille. Patrick, pendu au fil d'un surplomb, sur un seul bras, serein, indifférent au danger auquel il s'expose. Son but était de grimper, pas de se mettre en danger. Il avait sa vie au bout des doigts... Allez, on regarde le deuxième film. Ce coup-ci, c'était "n'importe quoi", selon mes parents toujours. Patrick grimpait ce coup-ci non seulement sans corde, mais pieds nus. Moi, je profitais de chaque image sur fond de musique classique. C'était "Opéra vertical".

La musique de "la vie au bout des doigts" s'est gravée dans ma mémoire d'enfant et ne m'a plus jamais quitté. En une seule projection. Pourtant, lorsque j'ai revu le film il y a quelques mois, j'ai du me rendre à l'évidence que la musique qui tourne dans ma tête depuis plus de 25 ans n'est pas exactement celle du film même si des assonances existences entre les deux. Les pièges de la mémoire ... Il m'a fallu attendre quatre ans pour découvrir, par moi-même, l'escalade, dans les Pyrénées. Et si je pense souvent à cette année 1987 comme celle de mes débuts, j'ai tout de suite "accroché" à l'activité, ce serait plus honnête de dire que c'était l'année où j'ai pu à mon tour commencer à vivre les rêves qui étaient nés de ces images, quatre ans plus tôt.

"Dieu, les Géants", les étoiles" ne meurent jamais. Mais ces qualificatifs ne s'appliquent que par métaphores à de grands hommes. La condition humaine induit la mort, inéluctable, quelque soit le moment où celle-ci surgit. Le caractère extra-ordinaire de l'escalade et de la montagne a provoqué une forte médiatisation des ces activités dans les années 80-90. Ses acteurs les plus talentueux ont donc été élevés au rang de mythes, dieux, et autres aphorismes inhumains. Certains s'y sont laissés enfermés, et y ont "laissé des plumes". Patrick ne nous a pas attendu. Il n'a pas voulu se laisser enfermer dans cette logique dangereuse et inhumaine. En éclaireur de l'activité - et même de conscience de l'activité - il  a choisi la distanciation face à ces dérives. Souhaitant demeuré l'homme qu'il s'est toujours ressenti, simple, passionné, fraternel avec ses proches. Plus récemment, il a pris conscience de la fragilité de sa condition humaine. Lui aussi pouvait avoir des fêlures, des faiblesses. A l'instar de quelques autres, il s'était engagé dans un témoignage vérité, que nous pourrons bientôt lire. Cette reconnaissance de nos faiblesses est, je crois, la pierre anguleuse d'une pratique plus libre et apaisée de nos activités verticales.

Patrick ne nous a pas attendu. Il voulait écrire de nouvelles pages, humaines, à son image. Il nous laisse malgré tout un formidable témoignage :
"Je souhaite à tous les êtres, quelle que soit leur activité, de la vivre pleinement en homme libre. Il faut prendre la vie avec humour et détachement. Il faut savoir rester humble, à l’écoute des autres et s’efforcer de les aider. Peu importe si l’on juge que le monde est peuplé de crétins et de cupides, il se peut que nous en fassions partie, d’où cette idée de penser aux autres et rendre la vie plus belle pour tous. Avec toute ma sympathie !"
Patrick Edlinger

Tout comme Steve Jobs, "Stay hungry, stay foolish", c'est la marque des grands hommes de savoir exprimer de grandes vérités en peu de mots. Je suis un profond crétin, trop souvent attaché et pas assez drôle ! Simplement, je souhaite aussi exprimer toute ma sympathie aux proches de Patrick, à ce "grimpeur de huit" que je n'ai pas eu le temps de connaître, qui vient du même coin que lui et qui était à peu près de la même génération. Sûrement le connaissait-il. Peut-être même qu'ils étaient copains. Les autres aussi, y compris ceux que les aléas de la vie avaient fini par séparer. Quand à sa fille, je formule le vœux qu'elle se souvienne de son père comme d'un Homme, simple, sensible. Un Artiste.




RIP Patrick.

Dry tooling

Je vous ai déjà parlé il y a quelques temps de cette discipline. Autrefois dite escalade mixte, on l'a renommé "dry tooling" à la fois car d'un point de vue marketing, c'est plus dans l'air du temps mais aussi parce que le mixte à l'origine conservait ses parts d'escalade humide (neige/glace). Il n'en est plus rien en dry puisqu'elle se pratique avant tout sur des falaises dont les points communs sont un rocher trop médiocre pour la grimpe en chaussons, et du dévers pour que cela soit physique.

Voici une petite vidéo intéressante trouvée sur tvmountain.com qui introduit bien la discipline :




Ce qu'il faut savoir, c'est que, comme toute activité alpine, la discipline a une éthique à géométrie variable en fonction de qui la pratique. La grande question existentielle est : Yaniro or not ?
Moi, j'ai pas tellement le choix, je suis obligé d'être éthique ^^ (bah, oui, pour les gens normaux, c'est pas un mouv' facile). En revanche, pour les gourous de la discipline, cette question trouve un vrai sens, à l'instar de Jeff Mercier qui en débat sur une page dédié de son blog; blog dont, si ce n'est déjà fait, je vous recommande la lecture car il présente fréquemment une relecture d'itinéraires "hors des sentiers battus" et en général bien esthétiques.

A peluche :)

I believe I can fly

Comme tout grimpeur, j'ai souvent eu à faire face par moments à la peur du vol : petit mental, fatigue, passage exposé, stress, pollution (et demain, chute de cheveux ?). Pire, j'ai non moins souvent été confronté à des copains paniqués à l'idée de voler sans avoir de conseils vraiment utiles à leur donner.

Nov 2012 : Vincent vient de voler dans un 7b technique
aux Grandes Suites


Pourtant, les choses ont évolué ces dernières années. De mon côté d'abord, je me suis progressivement libéré de ces angoisses de sorte que je ne préviens quasiment plus mon assureur avant le vol, preuve que je l'aborde sereinement. De ce fait, j'ai constaté aussi l'effet bénéfique sur des compagnons de cordées qui, à leur tour, ont réussi à se placer dans une dynamique de vol. A ce titre, je me souviens d'une école de vol - cet exercice un peu maso qui consiste à chuter délibérément au-dessus d'un point pour gagner en confiance - que j'ai fais faire à un copain cet été. Le terrain était parfait (la falaise d'Ablon est vraiment raide). On a démarré au niveau du point, puis on est monté de 10, 30, 50 cm, puis 1 m et enfin 2 m ce qui représenta alors un vol d'environ 5 mètres avec l'élasticité de la corde. Après ça, mon pote était psychologiquement rincé ! Mais il avait progressé !
Pas question malgré tout de prendre ces progrès pour définitivement acquis, bien souvent, on peut flipper de nouveau, après une interruption, ou une blessure. Il faut alors se remettre en confiance, dans des voies faciles. Liv Sansoz (la championne d'escalade, pas la boucherie) disait ainsi dans une interview qu'elle se forçait parfois à prendre 3 plombs de suite en début de séance lorsqu'elle sentait qu'elle avait perdu de la confiance.

Dans le même ordre d'idée, toujours cet été, j'ai eu un échec patent sur une école de vol avec une copine : impossible de la faire lâcher prise, dommage car elle grimpe pas trop mal en second et progresserait sûrement d'un ou deux niveaux d'un coup. J'ai bien essayé de la décontracter un peu, genre en lui chantant "Abdel Yves Hakim Fly" précisément et deux trois autres trucs encore, mais, rien n'y a fait. Le blocage est ancré. Bien que le sujet ne soit plus trop d'actualité, j'avais tenté de réfléchir à un plan pour contrecarrer cet échec et songer à des exercices simples (avis aux amateurs, si ça marche, dites-moi ;) ) :
- en second, faire des exercices d'assises dans le baudrier
- puis des pendules, bien pendus dans la corde sur 3 à 5 mètres de larges, en tenant la corde puis sans la tenir. Objectif: bouger dans la corde et tenter de prendre confiance.
- toujours en second, démarrer des exercices de chute, d'abord assuré "sec" puis de moins en moins jusqu'à avoir une légère boucle de mou côté assureur. Objectif : initier à la chute.
- en tête, démarrer alors l'école de vol classique telle que j'avais pu la pratiquer avec l'autre copain à Ablon. ;-).

Bref, tout ça est bien joli mais demande un peu de vérification pratique sur le terrain avec une personne vraiment peu à l'aise... à voir une prochaine fois donc. En attendant, je me souviens enfin du plus important, un billet de blog de Stéphanie Baudet, vraiment didactique sur le sujet, vous y trouverez sûrement votre bonheur pour progresser. C'est par ici ...

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