Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


La dent de la persévérance

Déjà, il avait grimpé trente mètres. Tantôt neige, tantôt glace, la goulotte s'étire de son trait de gel dans la montagne forcément froide, naturellement encaissée, et donc un peu austère. Paul n'y était pour rien. Il avait surmonté quelques pas difficiles mais jamais trop continus et toujours bien protégés, ici par une broche à glace qui avait "bien carotté", là par un bon "friend", le coinceur qui est l'ami des grimpeurs car il se place facilement.

Arrive ce que l'on appelle le crux. Autrement dit, le passage clé. il s'engage dans un raid mur de glace bien vertical et soutenu. Il doit bien faire quinze mètres. Il ancre ses piolets, tape ses crampons bien haut puis pousse sur ses jambes et tracte d'un bras pour, de l'autre aller chercher à ancrer de nouveau le plus haut possible pour gagner rapidement du terrain et éviter au maximum de se mettre dans le rouge en traînant un peu trop. Déjà trois mètres de gagné, la glace ne semble pas épaisse. De fait, il est sur un placage, bien collé à la paroi mais de cinq centimètres de glace... il ne le sait pas encore et sort une broche courte (dix centimètres) dicté par son instinct et la couleur du matériau. Patiemment, il amorce un demi-tour, puis un tour et demi. Enfin, il peut visser la broche et se dépêche de le faire, ses mollets et son bras suspendu au piolet commence à chauffer sérieusement.
Soudain, la broche s'arrête dans un crissement désagréable: elle touche le rocher alors qu'elle n'est pas rentrée de moitié. "Pas de point d'assurance psychologique" disent les vieux grimpeurs. "C'est encore plus dangereux que de grimper sans poser de point". Il n'a pas le choix, il retire donc sa broche en jetant un coup d'œil alentours: le rocher est trop pourri pour un coinceur, reste l'hypothèse de la glace plus épaisse dans une autre zone. Cette hypothèse étant peu crédible, il se remet à grimper. Il est maintenant six mètres au dessus du début du ressaut, et dix mètres au dessus de son dernier point.
Le plaisir de grimper a laissé place à l'anxiété. Pour l'instant, ses muscles sont fatigués et peu contracturés mais ils répondent bien. La faute deviendrait ici éliminatoire. Rester concentré, ne pas penser à la chute, encore moins à ses conséquences.
Il tape son piolet gauche. Pour aller plus vite, il commence dans le même temps à désancrer le droit. Il ne lui reste que trois mètres pour sortir et la fatigue va bientôt relâcher ses muscles sans qu'il ne puisse plus les contrôler. Le piolet gauche fait un bruit métallique! Ce coup-ci, ce n'est plus de l'anxiété mais de l'effroi. Il tient déjà son piolet droit dans la main. L'effroi entraîne la crispation et celle-ci la déconcentration. Il n'a plus vu la pose approximative de ses pieds qui, d'un coup, ripent dans le vide. "Ce coup-ci mon petit père, t'es parti pour t'en taper une bonne" pense-t-il en imaginant déjà l'hélico qui au moins, aura le mérite de le mettre au chaud bien plus vite que la prévision horaire qu'il aurait établi il y a seulement un quart d'heure.
Il est pendu d'une main dans le vide ! Retenu seulement par les deux premières dents de la lame de son piolet gauche. Il fait moins dix degré mais de grosses gouttes de sueur coulent depuis son front et viennent lui piquer les yeux. Il reconnaît cette sueur. C'est celle de la peur, froide, déraisonnable, salée.
Mais toujours pas tombé. Alors il faut bouger, bouger, comme dans la chanson. Il y pense. Ca lui occupe un peu l'esprit et du coup, le décrispe. Il tape comme un sourd son piolet droit. Une assiette se dessine mais il semble tenir. Pas le choix. Il retape les pieds qui sont de nouveau bien posés. "Il faut bouger bouger". Il sort son piolet gauche avec une facilité... il n'était véritablement retenu par rien, si peu. Les Auvergnats ont leur Dent de la Rancune (un petit sommet), ici c'est la dent (du piolet) de la persévérance. Et ré-ancre le piolet gauche, enfin bien. Ressort le piolet droit, l'assiette de glace part avec mais son poids n'était plus dessus, vise une légère dépression dans la glace, et le ré-ancre en un coup. "Celui-ci, il tient" se dit-il.
"On a tout fait on a chanté oyé- on va bouger, bouger". Il continue de grimper ! Ca y est, il est sorti du mur. Surtout pas se déconcentrer maintenant. Le terrain s'annonce en neige pas trop raide mais en cas de chute, ca ferait maintenant trente mètres plus les rebonds. "Brrr, toujours pas de point possible ?" au moment où il se dit cela, il voit enfin une belle fissure franche sur la droite. D'une main, il dégage le friend qui lui semble adapté de sa bandoulière, le place, le teste: il tient ! Il le clippe puis hurle "ON A BOUGÉ BOUGÉ YOOOOOOUUUU !" Son cri expire toute sa tension et son trop plein d'adrénaline.

En dessous, sous assureur qui était hors de vue de la scène comprend que celle-ci vient de tourner du bon côté. Un peu plus haut, un piton en place et une bonne glace lui donne ce qu'il faut pour confectionner un solide relais sur lequel il pourra récupérer le temps de la montée du second de cordée. Au dessus, il leur reste encore à parcourir quatre longueurs, mais sans plus de difficultés majeures.
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