Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Mamita

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Hélène BACOT, née MONOD-BROCA
14 avril 1915 – 8 octobre 2015


le 15 octobre 2015

J'ai eu avec Mamita une relation particulière, unique. J'ai conscience d'avoir été extrêmement privilégié de pouvoir vivre cela, si sincèrement, si longtemps. En 36 ans cette relation a évolué: d'abord grand-mère qui suppléait utilement des parents occupés, nous sommes peu à peu devenus complices, amis, confidents. Je sais que j'ai goûté là des moments uniques, des échanges qui constituaient ce que l'on appelle simplement "les bons côtés de la vie".

Pourtant, je sais aussi à qui je dois ces moments magiques. Je les dois à ses 5 enfants et toutes les personnes qui ont accompagné Mamita dans sa vie quotidienne où le physique déclinait et seul demeurait vaillant son esprit. Je veux donc exprimer ma reconnaissance et gratitude éternelles à ces gens-là, de m'avoir permis de vivre cela : Sylvaine, Eric, Papa et Merita, Jean-Noël, Anne-France, Moulaïde, Tante Rose-Mai, le Dr Lerebourg, les cousins, ses différentes aides à domicile. Je veux remercier tout ceux qui ont œuvré pour faciliter son quotidien avec beaucoup d'abnégation. Je sais que cette tâche est souvent ingrate: la proximité du quotidien fait parfois oublier toute la valeur de ces choses-là. Je sais qu'une personne âgée peut se montrer enquiquinante avec des reproches de détail alors même que l'attention et le dévouement sont constants. Je vous remercie tous, du fond du coeur.

Les mots ne suffiront jamais à évoquer complètement ces 36 années. Mais je n'ai que cela. Il y a 3 semaines, j'ai essayé de te raconter ma découverte de Nietzche. Tu m'as dit dans un soupir regretter de n'avoir pu le lire. Et de me citer directement Kant: "2 choses m'étonnes, le ciel étoilé au dessus de ma tête, et la morale au dedans de moi". Tu as toujours eu le mot juste. Au moment de conclure, comment pouvait-il en être autrement. Je suis resté bouche-bée devant tant d'à-propos puis t'ai fait part de mon admiration dans cette capacité à encore avoir de l'esprit alors que tu étais si faible. Comme toujours, tu m'y a opposé l'évidente normalité de ta personne. Je t'ai alors proposé de faire le tour des chambres de ton étage pour voir le nombre de pensionnaires capables de citer Kant. Et tu m'as répondu dans un rire: "ça, ce serait drôle !". Nous avons toujours partagé ce goût pour l'humour, notamment par l'autodérision.

Tu m'as ensuite rappelé à quel point les relations basées sur la confiance sont celles qui ont le plus de valeur dans la vie, car elles engendrent de la complicité, et du bonheur. J'ai discuté avec toi comme avec bien peu de personnes sur de grands sujets: les valeurs de la société (l'homosexualité, le drame de l'excision), la foi, la drogue, la politique, les médias, des sujets intimes aussi. Tu m'as toujours présenté une ouverture d'esprit et une capacité de réviser ton jugement proprement incroyables, à 90 ans passés.

Les mots ne suffiront jamais. Mon coeur est rempli de souvenirs que je compte bien faire vivre à la hauteur de ta vie, tournés vers l'avant. Un copain m'a rapporté les mots de son grand-père: "un ancien qui part, c'est une bibliothèque qui brûle". Personnellement, c'est le grand incendie d'Alexandrie qui vient de se jouer. Mamita, tu aimais citer 1000 auteurs. J'ai toujours eu du mal à en retenir quelques uns à peine mais permets-moi donc celle-ci de Céline: "Tout se paie dans la vie, les bonnes choses comme les mauvaises. Pour les bonnes forcément, c'est plus cher".

Et puis, tu connaissais mon attachement pour les montagnes et le Béarn… Adishatz, Mamita.
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