Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Et finalement vint la Verte

Mercredi 23 février 2011
J'ai toujours ces fourmis à la con dans la dernière phalange de l'annulaire gauche et de l'auriculaire droit. Il paraît que cette perte de sensibilité ne peut être que temporaire. De toute manière, il n'y a pas de raison que cela ne revienne pas, c'est juste un peu plus long que d'habitude... D'ailleurs, je les sens un plus qu'il y a deux semaines.

Vendredi 4 février
Olivier : ça va tes mains ?
Moi : oui, pas de souci mais je manque de sensibilité sur 2 phalanges mais t'inquiètes. Je sens des fourmis. C'est que c'est dans la bonne voie :)
Olivier : méfies-toi, si ça a gelé, c'est pas génial quand même...
Moi: non, il n'y a pas de raison. Et puis mes doigts n'ont pas changé de couleur. Allez, repose-toi bien et à une prochaine. C'était classe cette course.
Olivier : repose-toi bien aussi. Salut.


"Avant la Verte, on est alpiniste. A la Verte, on devient montagnard" G. Rébuffat. Tout ceux qui gravissent pour la première fois cette cîme ne manquent en général jamais l'occasion de ressortir cette citation, à mis chemin entre l'éxégète montagnard et le grigri vaudou. Quand on y réfléchit un peu, cette phrase n'est pourtant pas si lumineuse. D'ailleurs, l'inverse marcherait aussi : "Avant la Verte, on est montagnard. A la Verte, on devient alpiniste". Bref, Rébuffat, brillant alpiniste et inspirateur de nombreuses vocations n'a en réalité rien inventé à la Verte. Ce n'est pas parce que la phrase est jolie que la montagne est belle; elle l'était bien avant !


Mercredi 2 février
"Allo Olivier, c'est Rémi, toujours motivé ? Bon on se retrouve à 8h30 pour la première benne. On a qu'à prendre ma corde et tes broches. C'est tout bon ? Alors à demain". Curieux comme l'hiver modifie les paramètres de la pratique de l'alpinisme. Départ de jour alors que les jours sont courts mais sans nuit désagréable dans un refuge d'hiver mal appareillé en couvertures ou dans la gare d'arrivée du téléphérique des grands-montets exposée aux quatre vents.


Jeudi 3 février
Oui, on part un peu tard par rapport à l'ampleur de la course mais bien reposés et en pleine forme. Le temps de longer à skis la face nord des grands montets.

A partir de là, c'est à pied pour aller jusqu'à la rimaye

On est à la rimaye à 10h. Olivier la franchit puis me laisse la main. Je galère pendant 50 mètres dans de la neige peu portante puis trouve une trace qui "déroule" mieux. Nous avons convenu d'un commun accord de faire une course dans les règles de l'art question sécurité. Le couloir Couturier est en effet limite en glace ou neige polystyrène en fonction des sections. Hormis quelques lunules (5-6 en tout; lunules: tunnels creusés dans la glace dans lesquels on glisse des cordelettes pour faire des points d'assurance), on broche donc régulièrement (tout les 20 à 35 mètres) tout en progressant corde tendue. Cela nous ralentit pas mal mais au moins, nous ne faisons aucune concession sur la sécurité. Et puis il fait beau, pas très froid (entre -5°C et -10°C) et il y a peu de vent. Je grimpe un petit tiers du couloir avant de repasser la main à Olivier faute de broches pour continuer. Soit jusqu'à l'étroiture ou le terrain se redresse un peu.

Olivier me rejoint...
... puis reprend la tête

A ce moment, nous pensons encore être sur un bon rythme. Je reprends de nouveau la tête mais oublie de remettre mon tuyau pipette dans la poche de ma veste. En un quart d'heure, il est définitivement gelé. Heureusement, nous avons encore chacun un thermos :) . Il est déjà 15h30. Olivier reprend la tête pour finir le dernier quart.
Lorsque nous atteignons le sommet, il est 2h30 plus tard que l'horaire que nous avions projeté. Je m'attendais tout de même à ce qu'il y ait moins de glace. Il est 18 heures. Les deux dernières heures se sont passées dans le brouillard et un petit vent plus sensible. D'où mon petit froid aux mains. Une belle récompense toutefois: l'ambiance au sommet est incroyable et magique : une mer de nuage et un ciel brumeux baignant dans les dernières lueurs orangées de la tombée de la nuit : les mots ne suffisent pas à décrire cette lumière onirique, irréelle. Un instant de grâce total que beaucoup de grimpeurs arrivent à ressentir sur ce sommet, chacun dans des circonstances qui lui sont propres.

Olivier au sommet
Mais déjà, il est 18h15 et il faut repartir. Il ne va vraiment pas tarder à faire noir. Le début des rappels versant sud n'est distant que d'une arête de 150 mètres, 15 minutes quand c'est bien tracé. Mais ce soir-là, c'est autre chose. On sort les frontales. Côté Argentière, des pentes entièrement en glace ou neige très dur et pas mal de vent. Côté Talèfre, les 55° du départ du couloir Whymper sont en neige inconsistante, pulvérulente. Chacun son côté, comme ça, on est retenu par son collègue de l'autre côté en cas de glissade. Et j'hérite donc du côté Talèfre qui me tarife donc une bonne heure de brasse coulée dans la neige à chercher des appuis précaires en enfonçant mes deux poings pour percer une croûte de neige dure enfouie et ainsi mieux tenir.

Il est vingt heures lorsque nous démarrons enfin les rappels. Mais nous sommes loin d'être au bout. "Allo Carole, oui il est 20h30 et nous sommes encore à 3900 m mais le moral est bon et tout va bien, ne t'inquiètes pas". Au bout du fil, Carole oscille entre être rassurée par mon coup de fil et être inquiète de nous savoir encore là-haut. Il nous faudra attendre 0h30 pour enfin passer la rimaye. Le Whymper a beau ne faire "que" 600 m (le Couturier en fait 1000 m), c'est tout de même bien long en rappels. On avance définitivement en mode tracteurs. On chausse nos skis à 1h00 et goûtons enfin au plaisir de descendre sans trop d'efforts. Passé le petit couloir, qui permet de rejoindre le glacier de Leschaux depuis Talèfre, on se retrouve sur une quasi-piste de ski qui déroule bien jusqu'à la langue terminale de la mer de glace.
Là, la saison sans neige ne fait cruellement sentir. On est obligé de remettre les crampons pour monter aux Mottets ! On arrive enfin à Chamonix à 4h30. La "journée" commence à être longue mais [voix Jean Gabin]: "Quand on aime on n' compte pas". Dernier petit hic : Olivier a laissé ses clefs de bagnole dans ma voiture... à Argentière. Le stop, ça marche pas top... surtout à 4h30 ! Heureusement, un gardien de nuit très sympathique nous prêtera sa voiture pour aller chercher la nôtre ;) On le remercie encore.
A 7h00, j'arrive à la maison juste à temps pour petit-déjeuner avec Carole: tout est dans le timing.
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