Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Comme une étoile filante

C'est une histoire de copains et une histoire de montagne. C'est bien plus que tout ça. C'est l'histoire d'une aventure. Et comme disait l'autre, l'Aventure, c'est l'aventure. Avec Laura, c'est déjà la quatrième fois que nous faisons cordée, toujours dans la bonne humeur.  Ce coup-ci, nous voilà partis pour une équipée à quatre avec deux très bons copains : Aurélien et Damien qui feront cordée ensemble. C'est un autre fil conducteur de mon été 2012 en montagne : plus on est de fous, et bien ma foi plus on est de fous :)).

L'objectif est une course "sérieuse": la traversée des aiguilles de Chamonix. Elle a tout pour faire rêver : une classique parmi les classiques, de l'engagement (IV), de l'escalade (TD- tout de même), une chevauchée de 2 jours avec un bivouac en altitude.

[Aparté, Pour info, matos conseillé :
rappel 2x60m
1 jeu de friends du 0.3 au 2 C4 avec petites tailles doublées
7 dégaines dont 2 longues.]

Dimanche 9 septembre, les sacs sont bouclés. On se retrouve à la première benne du lundi matin. Et on démarre par la traversée en direction de l'aiguille du plan. Une fois n'est pas coutume, je suis certainement "le mec en forme" du groupe. Deux fois n'est pas coutume, j'ai envie de savourer chaque moment passé là-haut et ne suis donc nullement pressé (à quoi ça sert sinon, de prendre deux jours ? :) ). Je laisse donc volontiers la recherche de l'itinéraire à mes trois acolytes. Le rognon du Plan : les rappels c'est bien, la désescalade, c'est mieux. Voici la première leçon de la course et l'on vient de l'apprendre à nos dépends. On a tiré trop longtemps sur le fil au lieu de prendre à droite en désescalade. Conséquence: 2 grands rappels, et le deuxième qui se coince... J'assume mon statut de "Joker" et remonte donc débloquer la corde. Une heure de perdue. C'est pas grave. On a le temps. Le plaisir est intact.

Arrivés au Plan, on fait un dernier check météo (merci le téléphone 3G) car on est au point de non-retour: soit on continue avec obligation de terminer la course, soit on fait demi-tour. Les orages sont toujours prévus pour la soirée du lendemain. On a donc largement le temps de finir. On continue ! On traverse un couloir puis démarre une escalade, soutenue-qui réveille alors que nous sommes en mode rando depuis le début. Je repropose à Laura une petite école de vol : la pédagogie est affaire de répétition. Pour l'encourager, je lui chante "I believe I can Fly" à la Kad Merad mais rien n'y fait, ce ne sera pas encore pour cette fois. Je me demande bien pourquoi... Au fait, où on en est du cheminement ?

Plus jamais à partir du Crocodile, nous ne serons capable de faire correspondre le descriptif des deux topos que nous avons emportés (Rébuffat et camptocamp) avec la réalité du terrain durant cette première journée. Nous sommes rentrés sans s'en rendre compte dans un no-man's land étrange. Ajoutez à cela les nuages qui bourgeonnent et soulignent les lignes de fuite des arêtes et des aiguilles, pour mieux les suspendre hors de l'espace des hommes, nous devenons désormais hors du temps... et hors temps ! Samerlipopette, on a encore coincé un rappel sous le Crocodile (à moins que ce ne soit sous le Caïman ??). Aurélien émet l'éventualité de couper la corde, juste à l'instar du bout que nous venons de trouver... Pas question !
Je me relance donc, assuré par Laura, dans un bout d'escalade mixte aux protections un peu aléatoires. Vous ai-je dit ce qui me passait par la tête dans ces moments-là : un mélange de plaisir de grimper, de culpabilité d'engager, de peur de tomber aussi, d'excitation d'impressionner enfin (l'éternel côté cowboy fringuant des bacs à sable du ptit mec qui donnerait tout pour un bon mot ou un beau mouvement qui en jette aux yeux de son assistance ^^)… C'est un peu confus et il faut rester concentré.
Je n'ai pas mis les crampons, il y a un peu de neige, un peu de glace, un peu de rocher branlant, ouf une bonne protection sur friend. J'ai eu la bonne idée de prendre ma pioche au baudard ainsi que de tirer le vieux bout de corde. Un vieux piton qui traîne. Je le retape vigoureusement et place un friend à côté puis fixe le bout de corde direct au piton. Cela permet ainsi un va-et-vient commode entre l'écaille où s'est coincée la corde et la terrasse où sont les copains. Je clippe ma corde dans le friend et me laisse descendre sur la corde fixe pour aller décoincer. Le friend se déclippe ! Je glisse sur deux mètres et me retiens avec les mains sur la corde fixe. Ni Laura (qui me voit tomber mais avec plus de mou dans sa corde !?) ni moi n'avons compris tout de suite ce qui se passait mais enfin, tout va bien. Je décoince la corde puis revient. Une heure de plus de perdue.

Continuons. Nous sommes de plus en plus suspendus au milieu des nuages. Le village dans les nuages et Casimir ne sont plus très loin. Manque tout de même la marmaille nue. Dans un écrin. On n'était pas sensés être dans le massif du Mont-Blanc ? Sûrement un autre coup de la ligue. La lumière diminue doucement. Nouveaux rappels. Ce coup-ci, nous en sommes aux prières et autres incantations vaudou pour ne pas coincer une nouvelle fois. Régulièrement, on essaie de deviner à travers les nuages et les lignes de crêtes la suite de la course, de comprendre où nous en sommes. Dernier rappel avant de rejoindre une vaste croupe où l'on aperçoit des emplacements de bivouac. La lumière devient assez faible, c'est ici que nous allons dormir. On voit l'aiguille du Fou un peu plus loin. L'un de nous est convaincu de ne pas avoir passé le Caïman. D'ailleurs, il doit s'escalader dans le topo et on n'est pas passé à proximité d'un sommet depuis le Plan. Mais tout de même le Fou semble proche. La conclusion du conciliabule à quatre est sans appel : nous sommes après le sommet du Caïman, au col du même nom.
C'est une demie bonne nouvelle : plus avancés que redouté mais moins qu'espéré. Au moins, le bivouac est d'un confort quatre étoiles, une par personne. On est large en intendance. Et le ciel voilé juste ce qu'il faut pour éviter de se cailler. Dans nos sacs de couchage, on se blottit les uns contre les autres. Je ne peux rêver meilleure nuit à la belle étoile. Manque plus qu'une étoile filante pour le côté onirique...

Une bonne nuit est toujours trop courte. Réveil. Le temps du petit déjeuner et des préparatifs sont plus longs qu'en refuge, normal. On se met en route vers 7h00. Et il nous faudra trois heures pour atteindre le pied du Fou. Les copains m'attendent et tournent leurs regards sur moi. Ce coup-ci, c'est mon tour. D'un coup, je me sens un peu le guide du groupe. Des paroles de Bunny me viennent en tête. Il va falloir faire mon maximum... pourvu que ça leur plaise ! On n'est toujours pas en avance. Les deux premières longueurs passent avec deux pas d'artif, pas le temps d'essayer en libre, le sac pèse ici vraiment son poids. Il s'agit d'être efficace. Le cheminement devient un peu moins clair. Non, tout va bien. On enchaîne vers le pied d'un mur fracturé où tout semble sableux. C'est ici que ça s'est éboulé récemment : 20 mètres de partis. Ça n'a pas l'air plus solide en dessous. J'essaie de me faire léger (sic !), protège à tout-va en me demandant si seulement un point tiendrait en cas de chute. J'ai du sable dans les yeux, la bouche, les oreilles, partout. C'est par où la plage ? J'arrive un peu entamé au relais. Heureusement, le plus dur est passé. Pas de cowboy ici, juste le sentiment d'être passé dans un endroit pas drôle... Ne penser qu'à la grimpe, rester concentré. Je fais venir Laura. Elle couine un peu mais ça passe. Cette longueur du Fou donne tout le sens de son nom. Le reste est avalé gentiment.
On contourne les ciseaux. C'est par où ? Encore des hésitations d'itinéraire. Rien dans le texte des topos. Si on n'avait prêté plus d'attention au tracé de Rébuffat, on n'aurait pas hésité une seconde. Toujours lire et se redonner une leçon d'humilité. En la matière, ce n'est en l'occurrence que l'apéro. On arrive en haut du Spencer. Il est déjà 17h ? Le temps a l'air de se maintenir. Mais on n'est vraiment pas en avance. On a toujours les deux heures de retard de la veille. Peut-être même une heure de plus avec la recherche d'itinéraire. 19h, toujours pas d'orage mais pour combien de temps encore. On est au glacier des Nantillons. Il a l'air d'être en neige. Il n'est pas très long. Il y a des traces. Ça va forcément le faire. On sera juste à Chamonix un peu tard genre vers minuit.

Ah ! En fait... il y a un passage en glace. Contournement. Plus de 30 minutes pour descendre de seulement 20 mètres. La lumière diminue, on sort les frontales...

On continue. Il pleut maintenant depuis un petit moment mais pas trop fort. Ça reste un crachin breton. On atteint le rognon des Nantillons. Il fait bien nuit noire à présent. On désescalade, la pluie s'intensifie. Quelques coups de tonnerre. Merde, ça commence à craindre franchement alors qu'il ne doit pas rester 300 m de dénivelée à descendre pour rejoindre un terrain "à vache". On arrive au niveau des rappels. La face nord des Grands Charmoz se met en colère. Ravinée par la pluie, elle libère des chutes de pierre régulières, fortes, dans un fracas sourd et inquiétant. Ce ne sont plus des petits cailloux qui partent là. Il y a des mètres-cube. Comment retraverser le glacier au pied des rappels ? Mes voyants d'alerte clignotent dans ma tête depuis un petit moment. Je demande à Aurélien : "tu veux pas qu'on appelle les copains là ? Ça semble vraiment pourri, ça fait une heure et demie qu'on est sous l'orage, c'est pas comme si on n'avait pas joué le jeu mais, les chutes de pierre, je les sens vraiment pas trop". Tout le monde acquiesce. Aurélien appelle. Pour ce soir, ça risque d'être dur. Faut essayer de continuer. Aurélien et Damien font le premier rappel. Laura n'est pas loin de craquer. Et merde, pas ça,  ce n'est pas le moment. Alors j'essaie simplement de la réconforter, de la faire rire. Je sais qu'on fond d'elle, il lui reste de la ressource. Ce premier rappel s'éternise.
Damien et Aurélien hurlent : "Rémi ! On remonte ! L'hélico va venir". Nom de Zeus Marty! On dirait bien que je suis victime d'une faille spatio-temporelle ! Après trois heures de dégradation continue de notre situation, voilà enfin une bonne nouvelle. Tout le monde remonte donc sur le petit promontoire, juste au dessus du premier relais de rappel. On love les cordes, fait un relais secondaire pour accueillir un secouriste, emballe tout ce qui peut l'être. Nouvelle communication avec le PGHM : "l'hélico ne peut pas venir, il va falloir vous débrouiller tout seuls, vous avez un créneau de 3 heures d'accalmie avant le déluge". On est tous les quatre sonnés... Rester concentrés. Le coup de fil avec le PG n'est pas fini que je commence à redéballer notre matériel de cordée. Toujours bouger et rester mobilisés. Il faut traverser le glacier coûte que coûte. D'ailleurs, les chutes de pierre ne se sont-elles pas un peu calmées depuis quelques minutes ? On est au bord du glacier en deux rappels.

Aurélien attaque la traversée dans le noir, vers l'inconnu. Vers la délivrance ? "Pierres !!!" Damien, Laura et moi restons interdits. Il est potentiellement dans l'axe et ça vient de nouveau de se décrocher sévère dans les Charmoz. On perçoit sa frontale revenir à vive allure malgré la glace vive : 15 minutes pour y aller, 2 pour revenir ! Aurélien aussi, a de la ressource. Plus question de traversée. Que faire ? On tergiverse un peu. Je démarre une lunule pour ne pas rester inactif mais je sens bien que les autres ne sont pas chaud dans le noir. OK: on ne peut plus rien faire. Il faut donc bivouaquer au bord du rognon. Et arrêter de rester dans l'axe des séracs supérieurs. On retourne à la mauvaise vire. Il nous reste 45 minutes avant le déluge. On éloigne et on emballe autant que possible la quincaillerie métallique. On sort les affaires de bivouac. La pluie est déjà bien présente. On a une vire de 2 à 2,5 mètres de longs sur 60 de large pour quatre, 2 grandes couvertures de survie. On va se serrer. Damien, héroïque alors que nous sommes tous déjà un peu recroquevillés et abrités, a juste le temps de nous faire une soupe chaude avant le déluge. La foudre s'abat maintenant sur les sommets alentours. J'ai passé à Laura mes gants secs imperméables et mon duvet. On se serre plus que jamais les contre les autres sous les couvertures de survie. On communique régulièrement avec le planton du PG. Les nouvelles ne sont pas bonnes : une quasi-certitude que l'hélico ne pourra pas voler, peu d'espoir d'une caravane terrestre, a fortiori rapidement. Une météo mauvaise jusqu'au lendemain (jeudi au moins donc) avec un isotherme 0°C annoncé en baisse continue sur la journée qui commence de mercredi. Il va falloir se bouger et trouver une solution. On est trempés jusqu'aux os, bien affaiblis, et ces perspectives ne peuvent nous laisser envisager la possibilité d'un bivouac supplémentaire sans sérieuses conséquences. Une mauvaise nuit est toujours trop longue...

Trouver une solution, oui ! Mais aussi préserver ses cartouches ! Il s'agirait d'éviter toute débauche d'énergie qui se révélerait être un échec. On a pas la force pour faire beaucoup de tentatives différentes. Nouveau coup de fil du PG. Aurélien nous annonce : "l'hélico est là dans 30 minutes. Si vous ne voulez pas abandonner vos affaires, il faut les préparer maintenant !" : on s'active ! Pourtant, pas question cette fois de céder à l'euphorie. Le ciel peut de nouveau se boucher et empêcher le vol. 25 minutes passent. Un claquement d'air... aussi imperceptible que la lumière... d'une étoile, d'une étoile filante. Je chante à Laura : "I believe I can fly". Elle sourit, rit même. L'hélico est là ! Il monte vers nous, hélico presto ;). Aurélien et moi nous dressons les bras en V (ndlr: le signe international de demande de secours). Ce coup-ci, plus de doute, la même émotion que deux ans auparavant m'envahit. Je contiens difficilement les larmes. Le secouriste est à nos côtés. Laura est treuillée la première : quel soulagement de la voir enfin sauvée ! Suivent Damien et Aurélien. L'hélico fait une rotation vers le plan pour aller déposer le petit monde avant de nous récupérer, le secouriste et moi. Les nuages se referment. Un moment de doute à nouveau mais tellement moins de pression. Au pire, nous ne sommes que deux à devoir redescendre dont un mec entraîné, réchauffé et en forme. Le bruit du rotor se fait de nouveau entendre. Je vois le phare de l'hélicoptère avant de le voir lui-même. Superbe maîtrise de l'équipage. Nouvelle sensation d'être littéralement arraché à un sombre destin, juste à temps, que cinq minutes plus tard, ce n'était plus possible. On ne peut que remercier chaleureusement un tel professionnalisme. Merci au pilote, au mécanicien, aux deux secouristes. Merci les amis, pour cette aventure qui se termine bien, et surtout sans bobo.


Quelques jours plus tard.
Je raconte notre histoire à ma grand-mère Mamita, 97 ans, sans omettre le moindre détail. Elle m'écoute, attentive, et finit par offrir la conclusion parfaite à ce récit en me citant Périclès : "dans les situations difficiles, la liberté, c'est toujours le courage".
Je te remercie.


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