Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Débuter en montagne: la revanche au Grépon

Souvenez-vous ce qui constitua sans doute mon expérience la plus forte en montagne, à l'automne dernier : voir ici pour un récit de cet épisode.

Vue du ciel depuis la brèche Balfour, lieu de notre bivouac en Octobre 2011

Une telle déroute ne pouvait rester sans retour, pour chercher une réponse, des réponses. Comment une sortie en montagne avait-elle pu merder à ce point-là ?
Des réponses, j'en avait pourtant trouvé quelques-unes ici. Mais demeuraient ancrées dans ma conscience les questions des secouristes au moment du premier contact "Pourquoi n'avez-vous pas fait demi-tour ?" puis au moment du sauvetage "Vous êtes en bonne santé, vous êtes sûr de ne pas vouloir descendre par vos propres moyens ?". Des questions hantées. Le sentiment d'avoir fait en définitive le bon choix (l'appel des secours) mais de ne pas pouvoir complètement l'expliquer, rationnellement.

Il n'y a pas 36 solutions pour répondre à de telles questions. Il faut y retourner. Avec le même compagnon de cordée. En capitalisant sur les erreurs identifiées pour que la sortie se passe différemment. Le mois de juillet. C'est la saison idéale pour cette course.
Lundi 11 juillet, nous remontons donc, Jean et moi, vers le refuge de l'Envers des Aiguilles...



11 juillet 2011
L'approche se fait bien. Sans se presser jusqu'à se mettre dans le rouge, nous sommes nettement plus rapides qu'en octobre. Deux heures et quart contre un peu plus de trois heures: c'est bon signe. De plus, le refuge est gardé ce qui évite une logistique alimentaire en plus: c'est plus facile.


12 juillet 2011
Nous nous réveillons à 3h, soit 2h plus tôt. Nous savons la course longue ! Je me dis par rapport à la précédente tentative que nous avons bien des atouts:
- nous connaissons le terrain ce qui permet d'éviter de perdre du temps sur la recherche d'un itinéraire parfois paumatoire.
- nous partons donc plus tôt
- il fait plus beau, plus chaud et les journées sont bien plus longues en cette saison ce qui permet d'éviter de "bouffer des calories".
- l'itinéraire est en bien meilleures conditions : il n'y aura a priori pas de neige du tout ce coup-ci à traverser dans la grimpe.

Pourtant, peu avant l'attaque de la voie proprement dite vers 5h du matin, au passage de la rimaye (la crevasse qui sépare le glacier de la paroi), un doute me saisit. Des cumulus sont déjà formés sur la Verte et les Grandes Jorasses, il fait vraiment chaud pour l'horaire matinal, la météo prévoit un risque orageux en fin de journée... Ne faut-il pas mieux abandonner tout de suite plutôt que de risquer de nouveau une issue délicate. Non ! Pas cette fois ! Nous avons les solides atouts énumérés ci-avant !

J'ai prévenu Jean. L'escalade n'est jamais très dure (IV, rarement V sur les dernières longueurs). On doit donc faire beaucoup de corde tendue (c'est-à-dire progresser simultanément en s'interdisant la chute, bien que la corde soit en général toujours fixé à un coinceur ou un piton) ! Je m'engage et file essayant de tenir à peu près le rythme des autres cordées qui nous entourent. Jean rouspète une ou deux fois pour réclamer un assurage en longueurs. En réalité, je fais parfois des mini-longueurs lorsque j'estime un passage (toujours court) technique. Mais je suis sûr de son niveau d'escalade, sûr du mien aussi et par dessus tout sûr que la moindre sécurité de la progression en corde tendue fait gagner beaucoup de temps, qui est un gage de sécurité accrue au final sur une course d'ampleur comme celle-ci ! (moins de temps => moins de fatigue => plus de lucidité ...)

Le sommet du Grépon: enfin !

Le "chrono" tombe. Il nous a fallu huit petites heures pour atteindre le sommet. Presque moitié moins de temps que lors de notre tentative malheureuse ! De ce fait, ce coup-ci nous aurons le loisir d'une descente vigilante mais tranquille pour rallier la gare intermédiaire du téléphérique de l'aiguille du midi. Nous aurons une benne de retour bien avant l'heure de la dernière : bref, ce coup-ci, on a eu de la marge et ça a tout changé.

Le tracé de l'itinéraire de montée dans quelque 800 mètres de face



Epilogue
J'avais jusqu'à présent "l'intime conviction" d'avoir fait le bon choix en appelant les secours mais ne pouvait l'expliquer ou le justifier. Ce retour m'a permis de trouver de nombreuses explications supplémentaires et essentielles :
- Oui le projet était foireux en octobre. La voie n'était plus en conditions ce jour-là : beaucoup trop de neige un peu partout sur l'itinéraire et notamment la descente versant nord qui aurait présenté un aléa majeur auquel je suis maintenant content, en connaissance de cause, d'avoir renoncé.
- Peut-être était-ce la neige aussi qui m'a induit en cela mais le fait est que j'ai fait de lourdes erreurs d'itinéraire dans la première tentative, erreurs qui nous ont conduits dans des difficultés beaucoup plus soutenues que l'itinéraire "normal". En particulier, nous avons certainement grimpé 50 à 80 mètres en trop avant le rappel intermédiaire. Ce passage dur en a induit un autre encore plus dur en mixte juste après en octobre. Bref, notre fatigue et notre lenteur d'octobre s'en sont trouvées démultipliées.
- Aveuglement de finir une course pour ma liste du guide ? Peut-être ... Toujours est-il que la comparaison entre les horaires des deux sorties m'incite à penser que nous étions "hors temps" dès la première moitié de la course et que cela aurait du m'alerter plus vite.
- Assurément, nous étions en meilleure forme ce coup-ci comme en témoigne les horaires resserrés mais aussi le fait que je n'ai pas eu besoin de sortir les chaussons :)

Le tracé de la descente depuis la brèche Balfour pour rejoindre le glacier

La boucle est bouclée. Je peux enfin dormir sans plus être tiraillé de questions sur cet échec automnal et tiens aussi à remercier mon entourage qui m'a toujours conforté dans ces choix difficiles que j'espère ne pas avoir à renouveler dans ma carrière d'alpiniste.

Les deux cailloux sur lesquels nous avons passé la nuit en octobre: vraiment pas grand !

 NB: D'autres photos sont visibles ici dans l'album Grépon-mer de glace 12/07/2011.
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