Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Dis Papa, pourquoi tu grimpes ?

_ Toute ressemblance avec une course récente serait purement fortuite _

"Alors, vous êtes finalement rentrés ?" Ainsi s'exprime Raoul, gardien du refuge du Sélé nous voyant arriver à la tombée de la nuit après avoir gravi la voie Livanos à l'aiguille de Sialouze. "Bah oui" répondis-je, "c'est que nous avons pris notre temps. Regarder les fleurs, les chamois et les marmottes, ça prend du temps". Bon j'ai peut-être un peu brodé sur les marmottes mais il n'est pas sensé savoir ! Et puis on en a entendu tout de même alors ça vaut bien… Je sens que l'excuse n'est pas encore assez poussée, faut en rajouter à fond: je lui explique alors qu'on était chacun tellement bien élevés qu'on a passé notre temps à se donner la politesse pour grimper: "vas-y, c'est ton tour", "non après toi j'insiste, la longueur est trop belle pour moi", "je n'en ferai rien, tu la mérites tellement". Et merde, ça y est, c'est too much et ça se voit. Raoul et son collègues sont hilares...

Plus aucune crédibilité. Pourtant ça s'est presque passé comme ça. Et puis ils ont beau jeu de rire, on était six au refuge d'abord ! L'avocat de Raoul dit qu'il ne voit pas le rapport. C'est pourtant simple : comme il n'y a plus grand monde, on applique la veille maxime "rien ne sert de courir, il faut partir à point". Il n'a pas complètement tort. L'aiguille de Sialouze est un sommet de "proximité", seulement deux heures d'approche, et dont la face ne prend pas le soleil avant 11h. Reste qu'en se réveillant à 7h, le topo donnant 5 à 7h d'escalade, il devient compliqué d'espérer être de retour avant 20 h au refuge.

"Oui enfin on a grimpé quand-même. C'est un peu mesquin tes calculs horaires là". Ah ! Oui c'est ça, une nouvelle voie dans l'oreillette de mon blog (pour ceux qui n'ont n'en ont pas encore, c'est normal, c'est un prototype nouveau qui vient de sortir, ça vient des States, soyez pas jaloux), la voix donc de Laura, ma partenaire de cordée sur la course. "Oui ? hum.. ah, ok !". Oui, pour expliquer aux lecteurs, Laura est un peu la princesse Altani du Quatar version montagne, elle parle français mais elle parle pas à toi (faut avoir suivi un peu les guignols pour la choper cette vanne pourrie-là) ! Donc Laura me dit que … "hein quoi ?" Non je n'avouerai jamais ça. Il y a des choses qui doivent rester dans la confidence de la cordée. Pas question. "Si c'est pas moi qui le dit c'est toi ?" Je vois le genre. Du chantage maintenant, c'est pas joli joli tout ça.

Alors. 3-4. "♪ ♫ Lolita nie en bloc…Pierre! non, pas toi. caillou !… aïe hibou, genou, chou" ok c'est bon on arrête tout, elle est complètement con cette chanson. Oui je sors ! Mais je fais comment pour raconter la suite ? Bon je re-rentre. Ok, ok, je vais le dire puisqu'il faut tout balancer. Donc oui Laura s'est trompé à l'attaque de la voie et du coup on est passé à droite des 2 premières longeurs… "Quoi encore ? C'est moi qui a attaqué la voie ?" Bon donc oui : je ME suis trompé (mumfh - n'empêche que c'est toi qui était devant à l'approche - j'l'aipasdit) alors on a perdu quelques minutes-là.

Et puis j'ai régulièrement perdu quelques minutes à regarder le topo. Et encore une bonne dizaine à l'attaque du 5+ expo de la 4ème longueur. Ça, c'était le crux mental de la voie. On part au dessus d'une vire. Il y a des prises mais aucune fissure et aucun piton sur 10 ou 15 mètres. Bref, il faut engager, rester concentré et être bien dans sa tête… Prendre le temps de lire le meilleur passage aussi.
Mais, dans le fond, la météo était belle ce jour-là, l'ambiance tout autant. Alors pourquoi jouer un chronomètre qui n'est dès lors plus qu'un contresens au plaisir d'être en montagne. En cordée à deux, on ne se voit que le temps de se passer le matériel aux relais. Autant dire que la course prend aussi une dimension de voyage intérieur. Les songes grandissent aux relais, pendant l'assurage et les manips. Caressé par la chaleur du soleil, on peut s'y adonner, paisiblement...






- Dis Papa, pourquoi tu grimpes ?
La gamine avait bien grandi ces dernières années. A six ans, elle avait déjà le regard d'une personnalité décidée. Et elle avait posé cette question à son père avec autant de commandement que d'ingénuité, en vissant son regard noisette pétillant de malice dans les yeux de son père. Concernant ce dernier, cela faisait vingt ans qu'il arpentait toutes les parois qui se présentaient à lui sans se poser la question - se l'était-il jamais posé ? Un instant, la réponse de Mallory lui revint en mémoire - "parce qu'elle est là" - parce que la montagne existe. Mais il savait que cette réponse ne conviendrait pas à sa fille. Alors il lui dit ceci :
- Tu vois, la vie c'est une aventure, tu ne sais jamais ce qu'il va se passer dans le futur, même si tu prévois des choses. Et grimper, c'est une grande aventure. Donc pour moi, c'est vivre complètement. Tu prévois une sortie sur une montagne mais tu ne sais pas comment elle va être. Comment tu vas te sentir face à elle, et comment ça va se passer avec ton partenaire de cordée. C'est la boîte de chocolats de Forrest Gump. Je te ferai voir le film un jour :-). Et surtout, comme c'est parfois difficile d'escalader, tu es obligé d'être sincère avec toi et avec ton partenaire. Du coup, tu vis de bons moments qui n'existent pas forcément dans le monde d'en-bas. Là où tu peux te cacher sans dévoiler qui tu es vraiment.
- Comme quoi par exemple ? dit la petite fille.
- Et bien c'est comme cela que j'ai rencontré ta maman par exemple. Et c'est comme ça que tu es née.
- Ah oui c'est bien ça alors.
- N'est-ce pas hein ? C'était une belle journée d'été sur une belle paroi. Tu vois, grimper, c'est tout ça. C'est de bons moments, de belles recentres. Certaines qui durent le temps d'une escalade, d'autres beaucoup plus. Mais toujours avec un plaisir partagé.




Laura arrive de nouveau au relais. Je quitte mes songes pour les manips d'usage. Peut-être était-ce un peu son histoire. Après tout, ses parents sont de bons grimpeurs. Cela était assez plausible. L'histoire ne le dit pas. Je songe encore : peut-être que ce sera un jour mon histoire, il paraît que j'ai encore plein de temps pour que ça m'arrive…
Ce n'est un qu'un songe. Songe d'une journée d'été. Une belle journée d'escalade sur un beau rocher.




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NB : si Raoul venait à lire ce post, je lui transmets une petite dédicace musicale "Raoul mon pitbull" - c'est la moindre des choses pour un gardien si mélomane (qui m'a fait découvrir Girls in Hawaï), un autre songe qui m'a bercé pour m'endormir au refuge



NB2 : les photos de la sortie sont, comme toujours, à l'endroit habituel.
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