Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Kaiser Sosay

Samedi 16, ayant peu d'infos sur les cascades grimpables, j'ai convaincu Stéphane d'aller skier la combe de Sosay. Orientée NO et débouchant sur le col du rasoir entre le Jallouvre et la pointe blanche (prolongement de la chaîne du Bargy), cette combe offre du bon ski avec 500 m de dénivellée environ de pentes à 35-40°.

Partis au "petit matin", c'est-à-dire que ce n'était plus un grand matin car il était déjà 9h30 au parking, on monte sous un ciel voilé d'altitude (la prochaine perturbation est prévue pour le soir) dans une ambiance douce. Après avoir franchi l'étroiture au bord de la falaise, nous débouchons dans la combe qui apparaît un peu ventée: en haut les crêtes fument et le Jallouvre est coulant de spindrifts incessants. La météo avait annoncé un vent du nord, il semble bien qu'il souffle plutôt SO en réalité. Alors que nous contournons une petite cuvette, nous voyons un snowboarder passer droit dedans ce qui, au moment de rentrer (et donc de franchir la rupture de pente), le fait déclencher une petite coulée de quelques mètres mais pas bien agréable. Un peu plus haut, un skieur semble skier bizarrement depuis le col de Sosay. Quand on arrive à hauteur du lieu où on l'a vu, on comprend pourquoi: la trace franchit une jolie plaque friable déjà passablement effritée.
300 mètres plus haut les randonneurs qui nous précèdent déclenchent une plaque de 20 m de large sur 20 cm d'épaisseur. Ce coup-ci, ils nous avertissent en criant car on est plus ou moins en dessous et comme il y a suffisamment de pente, c'est une vrai petite avalanche qui dévale la combe. Comme c'est de la neige un peu lourde, elle n'est pas trop rapide et je peux indiquer à Stéphane de nous écarter par sécurité d'une vingtaine de mètres supplémentaires. Toutefois, mes voyants commencent à virer au rouge. C'est la troisième trace de plaque/avalanche, les lieux n'ont pas l'air bien stables ce jour. Stéphane n'aime pas bien les demi-tours et préfère continuer. J'hésite, puis me range à son avis sur 3 critères : pas vraiment de goulet en cas d'avalanche donc de concentration de l'épaisseur de neige, pas de danger objectifs (barre rocheuse), peu d'épaisseur de neige en jeu dans les plaques que nous avons vu. Quand nous traversons à notre tour 300 m plus haut la cassure, c'est pas bien beau tout de même et ça produit son petit effet d'autant que les peaux adhèrent à peine.

Nous sortons 20 minutes plus tard au col du rasoir. La première moitié de la descente dans la combe se passe bien. Mais alors que j'attaque la deuxième moitié, je franchi une petite rupture de pente puis m'arrête un peu plus loin et tombe un peu sur les fesses. Le temps que je me redresse, à l'instar de taureau de Francis, je commence à comprendre :
la neige autour de moi est complètement fissurée, lézardée... j'ai presque déclenché une plaque mais il y a des chances que rien de bouge et cela n'a rien d'un noir désir, bon d'accord j'arrête mes jeux de mots à la con et je me reconcentre.
Je me tourne vers Stéphane pour le prévenir. Las, il me suivait de trop près et s'arrête... juste après la rupture de pente. Il s'affesse et la neige aussi : trop tard ! La coulée est partie et lui dessus, assis, les skis dessous, comme s'il était installé dans un pouf de salon mouvant face à la pente. Il a le réflexe d'écarter les bras pour ne pas s'enfoncer, seuls sont visage et son buste se maintiennent hors de la neige. Comme il est dans le sens de la descente, il ne voit pas ce qu'il y a au dessus de lui, il crie, il a vraiment peur.
De mon côté, j'ai eu peur au début quand la plaque s'est mise en mouvement : est-ce que ça va être gros ? Merde, ce coup-ci, l'arva (appareil de recherche des victimes d'avalanches) ne va plus servir à faire mu-muse... Mais je ne cogite pas trop non plus: d'abord, penser à ma sécurité donc m'écarter vite et être sûr d'être à l'abri. Ensuite, un coup d'oeil au dessus me rassure: l'avalanche est toute petite (épaisseur et largeur). Par contre, je dois suivre Stéphane des yeux sans relâche, s'il est enseveli, il faut que je sois capable de voir à partir de quel point le rechercher.

La coulée a duré au total environ 10 secondes. Stéphane a dévalé 100 mètres en restant toujours à la surface. Il s'en tire avec une grosse frayeur - la mienne était moindre car j'avais une vue panoramique de la scène qui m'indiquait que l'avalanche était petite - et rien de cassé.

Par contre, j'ai tiré beaucoup d'éléments positifs dans cette histoire : cela nous a permis de mieux appréhender ce qu'est la situation d'un accident d'avalanche et dans quel état d'esprit on peut être. Cela nous a permis aussi de relancer le débat de la montée "tu ne crois pas qu'on devrait faire demi-tour" et mettre en perspective nos choix et pourquoi ceux-ci n'ont pas été forcément très pertinents. En l'occurrence, le fait qu'on ait vu une petite dizaine de skieurs aller au col avant nous dans la journée nous a incité à continuer (s'ils sont passé, c'est que ça passe). Au contraire, nous avons trop peu tenu compte des conditions réelles du terrain : signes visibles (on a compté à la descente pas moins de 7 ruptures de plaques dans la combe), le vent dont la direction n'était manifestement pas celle annoncée. Enfin, les passages précédents ne sont jamais signe de sécurité. En l'occurrence, je pense même que le vent et les spins-drifts de la face nord du Jallouvre créaient au fil du temps ce jour-là des plaques dans la combe et donc, toute heure supplémentaire était plus dangereuse que la précédente.

Enfin, une mise en perspective à l'échelle du secteur est également intéressante: d'un côté une combe orientée comme la nôtre (nord-ouest donc), de l'autre, une face ouest plus dure techniquement à skis et plus exposée au risque naturel d'avalanches (500 m de pente à 45° en moyenne). Des skieurs étaient présents dans ces deux secteurs et ont fait part de leur retour sur skitour.fr .
Et bien pas si étonnamment que cela (après un peu de réflexion), les skieurs de la face ouest ont trouvé un terrain plutôt stable (ils ont bien sûr fait preuve de prudence aussi à la montée comme à la descente). A l'inverse, les skieurs de l'autre combe de même orientation ont fait demi-tour à 100 m du col, jugeant la situation exposée. A l'abri 200 m en dessous, ils ont vu passé une grosse avalanche (cassure de 30 cm d'épaisseur sur 100 m de large).

Epilogue: Météo France annonçait un risque d'avalanche de 2/5 (risque limité). Toutefois, il faut toujours pondérer ce chiffres par les constatations de terrain. Sur les combes NO de ce secteur ce jour-là, je crois que le risque devait plutôt être passé à 3/5 assez vite dans la matinée.
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