Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Secours au Grépon - récit d'une course extra-ordinaire

Ca commence par l'envie de finir la partie mixte de ma liste de course pour présenter le probatoire d'entrée de l'ENSA. Il n'a pas neigé depuis 10 jours et chose assez inespérée, il a fait relativement chaud, j'ai donc bon espoir qu'une course comme Grépon-Mer de glace soit de nouveau en conditions (comprendre du rocher sec sans neige).
Je me rencarde donc avec Jean et c'est parti le jeudi :). Train du montenvers de 15h30, on arrive au refuge de l'Envers à 18h30. Celui-ci n'est plus gardé mais quatre personnes ayant bossé sur la réfection du toit prenne leur métro du soir, comprendre l'hélicoptère qui les ramène dans la vallée après une dure journée de labeur. Une fois partie, nous nous retrouvons seuls dans une lumière déclinant rapidement. On se prépare un bon dîner puis allons nous coucher.

Réveil à 5h00, je l'aurais bien mis plus tôt mais je crains que la rimaye (la dernière crevasse qui sépare le glacier de la montagne qui est au dessus) ne soit compliquée à franchir. S'il faut louvoyer pour trouver l'itinéraire, autant éviter la nuit noire complète, souvent synonyme de perte de temps à rechercher le passage. Comme la course est d'ampleur (850 m d'escalade), perdre du temps veut aussi dire perdre des forces inutilement avant la suite. Bref, mon choix est fait. Je laisse au refuge ma bouteille de gaz pour m'alléger au maximum...
Départ à 6h00, on descend sur le glacier de Trélaporte puis nous dirigeons vers le lobe glaciaire où se situe le départ de la voie. Jean a du mal avec ses crampons puis fait tomber sa frontale. Nous avons déjà perdu un petit quart d'heure. L'arrivée au pied se passe en revanche bien. Nous passons une première rimaye par la droite via un peu de rocher facile puis franchissons une deuxième rimaye dans sur la gauche au pied de la voie dans des éboulements de blocs de glace. On s'équipe, enfile nos chaussons et commençons à grimper à 7h20. Jean refait tomber sa frontale et y perd les piles. On n'a pas trop reperdu de temps. Le départ à froid n'est jamais simple et préférons tirer 2-3 longueurs pour débuter, la cotation est tout de même de IV/IV+. Plus haut, le rocher se couche et devient facile, nous repartons donc corde tendu. 200 m plus loin, cela redevient un poil plus dur et sur demande de Jean, nous retirons des longueurs pour "assurer le coup". On ne doit plus être très loin du rappel qui permet de prendre pied sur l'éperon marquant la deuxième partie de la voie et il est seulement 11H15. J'ai l'impression qu'on est bien dans l'horaire et qu'on avance bien.
Ceci est en partie un leurre. Nous mettons une bonne heure supplémentaire pour rejoindre le relai de rappel, assez peu confortable qui plus est. 12h15 et je m'interroge. Au point où nous sommes, le demi-tour est déjà complexe (d'autant plus que l'ai fait l'erreur de prendre une corde à simple de 60 m au lieu d'un rappel de 50 m). Je regarde la suite. Du pied du rappel. On se retrouve dans le fond d'un couloir qu'il faut quitter pour rejoindre la rive droite puis un éperon qui se dresse au dessus. Problème, il y a de la neige, beaucoup plus que je ne l'imaginais. J'indique à Jean de remettre grosses chaussures et crampons. On a 2 bonnes longueurs de mixte à faire avant de joindre le fil de l'éperon sur lequel j'ai repéré la veille que le rocher était sec. Même si on y perd du temps, je me dis que la suite devrait aller et songe que cela sera moins galère que le demi-tour. C'est donc l'option que je retiens.

En vérité, ce passage mixte m'a bien émoussé. Trois verrous successifs m'ont donné du fil à retordre avec des pas parfois engagés, parfois d'artif bien physique. Quinze mètres sous le fil, j'ôte mes crampons ce qui me permet de grimper plus facilement. Au tour de Jean de passer, je manque de présence d'esprit et du coup il garde ses crampons trop longtemps, les enlève dans un endroit malcommode et les range dans son sac au lieu de les clipper à son harnais. A l'arrivée sur le fil, nous avons perdu deux bonnes heures.
Il est environ 15h lorsque je reprends l'escalade en chaussons. Désormais, le demi-tour est simplement impossible. Nous songeons chacun à la possibilité que cette course ne se passe réellement pas bien mais nous gardons de partager notre sentiment pour rester concentrés et garder la motivation. Il faudra encore deux heures et quatres longueurs de 4b/5b pour atteindre le sommet de l'éperon. A la sortie, il faut traverser un petit collu enneigé. Je perds encore pas mal de watts. 15 mètres à franchir dans 40 cm de fraîche en chaussons, pantalon léger et mains nues (je préfère tenter de garder mes gants secs).
Au dessus, une petite dalle de 5 m puis une vire qui s'échappe à gauche avant de retrouver une vire ascendante à droite et enfin, une raide fissure cheminée pour sortir à la brêche Balfour, 20 mètres sous le sommet du Grépon.
17h30, on est sur la première vire. C'était pourtant l'heure limite qu'il nous fallait respecter pour arriver à la brêche dans des conditions correctes. La situation météo générale est au foehn et au beau temps mais depuis 2 heures, des développements nuageux se sont produits sur les Grandes Jorasses qui sont maintenant sous un grain. Celui-ci a l'air de vouloir venir nous voir. Ce coup-ci, je me décide à parler à Jean de l'orientation de la course. J'appelle les secours pour les informer et leur demander conseil. Au téléphone, le planton est super pro. Il vérifie le bulletin météo, revoit le topo de notre course et nous remonte le moral en nous invitant à sortir à la brêche. C'est vrai qu'on en est tout près. Il me demande à combien de temps j'estime notre arrivée là-haut. Je lui réponds 1h30 (soit 19h30) car j'ai conscience que nous progressons très lentement à présent. On raccroche en se disant qu'on se tient au courant.
Cinq minutes plus tard, c'est la grosse averse, je pars trop vite à droite et chinte la vire facile ascendante à droite pour la remplacer par une raide longueur de 5c dans du rocher à présent trempé.
Dernière longueur. Je suis 10 mètres sous la brêche et n'arrive plus à forcer le verrou d'un gros bloc. Après un quart d'heure d'effort, ma main finit par atteindre un vieux coin de bois d'époque. Il tient ! Je sors enfin à la brêche. Jean a juste assez de lumière pour sortir à son tour avant la nuit noire. Il est 19h25. Et on rappelle le PGHM.
Ce coup-ci, j'ai réfléchi. Entamer la descente de nuit avec une seule frontale et de plus, connaissant le peu de goût de Jean pour la désescalade, me conduisent à écarter cette option. Au téléphone, j'explique la situation: on est mouillé par l'averse, rincés par la course, sans matériel de bivouac ou presque, et on a perdu encore une demi-heure supplémentaire par rapport à notre dernier contact. Le planton est toujours aussi pro. Il m'indique qu'il va faire le tour avec les secouristes pour savoir quels actions adopter et nous rappelle. Cinq minutes passent. Jean me demande si on ne ferait pas bien de les rappeler. Je lui propose à l'inverse de faire tout comme si on allait continuer, histoire de rester dans l'action et ne pas trop se poser de questions. On organise donc nos vaches, trie le matériel, tâchons surtout de nous couvrir et de se réchauffer alors qu'il fait pratiquement nuit.

Dix minutes plus tard, le planton rappelle. Il m'explique que la procédure du PGHM est claire : si personne n'est blessé, la nuit constituant un risque supplémentaire pour les équipes de secours, on ne les engage qu'au petit matin. On va "dormir" sur place ! Et on convient donc de se rappeler au petit matin. J'appelle enfin Carole pour la tenir au courant et lui indique qu'elle peut avoir de nos nouvelles auprès du PGHM en cas de besoin.
Ce coup-ci, j'indique à Jean que nous sommes bons pour bivouaquer. Stupeur et tremblements. On finit de s'organiser; vidons les sacs du matériel que nous déposons à côté (un sac à dos est un bon tapis isolant du froid), finissons de nous couvrir, étalons la corde au mieux sur la terasse d'1,5 m2 qui nous servira à nous allonger, tâchons de nous restaurer et boire, sortons l'unique couverture de survie ainsi que le droit de soie que nous avons. Enfin, vers 20h30, nous nous préparons à dormir. On a glisser nos quatre pieds dans le drap et avons disposé la couverture de survie comme nous pouvions. Les deux premières heures, nous réussissons pas trop mal à dormir, peut-être une bonne demie heure. L'inconfort nous réveille parfois mais pas encore trop le froid. Vers 22h, une nouvelle averse démarre. Bien que petite, elle est suffisante pour mouiller le rocher et nous faire perdre de la chaleur. Vers 23h, réveil en sursaut proche de la panique, nous avons tout les deux eu au même moment le sentiment de tomber de notre rocher. On se calme. On n'a pas la place de faire de grands gestes sans être déséquilibrés et, bien qu'attachés par nos vaches, une chute serait toujours un gros désagrément suppémentaire. Le deuxième tiers de la nuit se complique. Un peu de vent envole régulièrement la couverture de survie trop petite pour envelopper deux corps correctement. Une fois, je la rattrape juste à temps d'une main alors qu'elle était complètement partie ! Le froid se fait de plus en plus piquant (bien que la nuit soit objectivement clémente pour un mois d'octobre, sans doute à peine -5°C au plus froid). Nous nous levons régulièrement pour faire des exercices afin de se réchauffer. Vers 4h, la couverture finit par se déchirer à force d'être tendue pour nous couvrir tout les deux. La fin de la nuit promet d'être délicate d'autant que c'est toujours en fin de nuit qu'il fait le plus froid. 5h30, Il me semble percevoir enfin le ciel qui prend une teinte un tout petit peu moins sombre. Nous ne pouvons plus dormir. Ayant décidé la veille de se rappeler au petit jour avec le PGHM, j'informe Jean que j'appelerai à partir de 7h, le lever du jour étant à 7h30.
A 6h, le planton m'appelle ! Il me demande notre décision : descente à pieds ou avec les secours ? Jean a l'air partant pour finir. Moi pas du tout. J'ai peur de sa chute et d'être trop faible pour ne pas pouvoir l'arrêter. 10 minutes de concertation à deux. Je les rappelle : "Venez nous chercher". Il m'indique qu'ils décolleront au petit jour, soit vers 7h15. En attendant, il nous faut ranger tout le matériel dans les sacs, plier la corde, réaliser un nouveau relais sur friends pour permettre au secouriste de se vacher sur le relais de rappel.

Le temps passe. 7h rien. En bas, on voit Chamonix, il y fait encore très sombre même si on voit clair à notre niveau. 7h15.
A 7h25, ça y est on entend le bruit lointain des turbines. L'hélicoptère EC 145 indicatif Dragon 74 de la sécurité civile monte depuis la mer de glace en un seul mouvement hélicoïdal à gauche pour se porter à notre niveau. Je me dresse debout sur la brêche. J'allume ma frontale afin que, si besoin, ils nous repèrent plus facilement, j'écarte mes bras tendus, les mains légèrement au dessus de la tête (signe international pour indiquer avoir besoin de secours). L'émotion m'envahit complètement. Je suis au bord des larmes. Pas du soulagement de voir le dénouement si proche mais de honte d'avoir manifestement échoué quelque part. L'hélico arrive tout près au dessus de notre tête. Moins de 50 mètres. Un homme sort de la cabine. Le souffle des pales devient à présent puissant et nous gèle encore plus. Il descend au bout du treuil, en poussant deux fois du pied les parois qui nous encadrent pour ne pas se les prendre. Il est debout sur la brêche, avec nous. Je lui tend l'anneau du relais pour qu'il se vache. Il retire le treuil. L'hélico se décale aussitôt pour ne pas rester au dessus de nos têtes - le vol stationnaire est toujours plus compliqué et risqué. Le secouriste nous range nos derniers mousquetons qui dépasse puis me prépare en premier avec une longe permettant de me vacher sur lui, d'accrocher mon sac à dos à mes pieds. Il me demande de tenir devant moi le connecteur qui servira au treuil. Celui-ci redescend. Un signe de la main. 2 secondes, mes pieds ne touchent plus le sol et je suis 5 mètres au dessus de la brêche, de Jean, du secouriste. 2 secondes de plus, l'hélicoptère s'est décalé, j'ai 500 mètres sous les pieds. 10 secondes plus tard, le mécanicien treuilliste m'a fait rentrer dans la cabine. Moins de 10 minutes plus tard, tout le monde est à bord.
L'équipe en profite pour faire un tour de repérage du massif. J'ai toujours ce sentiment de culpabilité qui m'oppresse. Le mécanicien me tend son pouce pour me demander si ca va. Je réponds que oui. Ce geste me fait un bien fou, moralement surtout. Je comprends que les gens qui sont autour de nous ne vont pas juger notre action et ont simplement fait leur métier, quel beau métier ! Je commence à sortir de ma torpeur et regarder par les fenêtres. Nous sommes au bord, en plein milieu de la face nord des Grandes Jorasses ! C'est magnifique. Six alpinistes grimpent dans la MacIntyre. On continue le tour. En 3 minutes, on monte au niveau du Mont-Blanc. Quelques alpinistes aussi sur l'arête des bosses. Puis on redescend sur Chamonix.

C'est fini. On est en bonne santé. Et on ne peut que remercier chaudement ces hommes et femmes au métier si particuliers: secouristes en montagne.
Quand aux différents enseignements de cette aventure, ils sont également nombreux et feront l'objet d'un prochain billet.

NB: Pour aller plus loin sur le sujet du secours en montagne, je vous recommande le livre d'Anne Sauvy, captivant sur le sujet
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