Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Grand Jacques

C'était le genre de gars à en imposer au naturel, sans trop l'ouvrir. L'ossature d'un charpentier, la voix d'un stentor, le verbe précis sans se départir d'une franche gouaille. Pour s'imaginer le personnage, faut se remémorer les acteurs des années 60-70. Un mélange de Lino Ventura et Jean Gabin histoire de te rassoir, une touche de Jean Lefebvre pour avoir envie de lui offrir un verre.

Bref, ce matin-là, il faisait pas bon traîner dans Chamonix. Ça faisait déjà une paire d'année que toute la maréchaussée de France et des Savoyes était sur les dents. Une sombre série d'explosions dans les magasins de la capitale leur avait mis les nerfs en pelote à ceux-là. On avait songé à une histoire de bouquet mystère mais la vérité était bien plus sordide. La piste Malaussène s'était refroidie au profit d'une bande de désoeuvrés que la société avait si bien laissé pour compte qu'elle s'était résolue à lui mettre le compte en retour, dans un ultime geste désespéré.

Chamonix donc, un matin d'hiver, 9h30. Une explosion retentit. Ca rappelle forcément les événements. D'autant plus que les touristes qui sont là les ont vécu, eux, les événements. Aussitôt des sirènes retentissent. Le commissaire Bialès a sonné l'alerte générale... Dans la vallée, la clameur panique n'est pas loin. C'est que les explosions, ils ont l'habitude de les entendre en altitude, pas à deux pas de leur porte; et pour déclencher des avalanches, pas pour dézinguer des gonzes. Bref, toute la flicaille converge vers l'épicentre.

A l'épicentre justement, Jacquot se tient, tranquille peinard. Lui ne se doute de rien, et ne doute de rien non plus d'ailleurs. Il contemple par dessus ses lunettes rondes le résultat. Il est satisfait et sourit, goguenard. Encore un peu sourd de la déflagration, il se retourne et n'en croit pas ses yeux. Il se sent tel Joliet Jake des Blues Brothers en train de payer la dette de son orphelinat. Tous sont là, la main sur l'arme mais sans franchement le viser. En fait, tous sont incrédules.

A ce stade de l'histoire, un détail de taille manque sans doute au récit. C'est que le grand Jacques, il fait partie de la maison alors la flicaille d'en face, c'est ses collègues au quotidien. Il explose alors à son tour. Un rire baryton, rauque et juvénile. Les collègues commencent à se détendre. Certains arrivent à sourire puis c'est le fou rire général.

Un mois plus tard, un collègue rentré de vacances se fait raconter la méprise. Mais une question demeure : comment ? Il va trouver Jacques au petit déjeuner. Ce dernier n'en demandait pas tant pour passer à table. Il lui raconte alors que, responsable du club de ski de fond communal, il devait faire sauter un rocher pour agrandir la piste du stade d'arrivée. Il avait donc fait toute les démarches, prévenu, les services communaux, préfectoraux, le duché, l'intendant, les pompiers, et donc le commissariat. Le problème, c'est que la messagerie de ces derniers avait tellement bien fonctionné que le message s'était retrouvé au classement vertical. Et le frère Jacques, rigolant encore de l'involontaire canular, de conclure qu'il bossait quand même avec de sacrés intermittents.

Et de conclure: comme souvent à Chamonix, au final, plus de peur que de mal.
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