Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Une énorme admiration

Vendredi, en fin de journée, je suis en route pour une petite soirée entre amis à Annecy. Sur la route, maintenant que j'ai un kit mains libres, je cherche à joindre mes amis rochois Thomas et Annelise. Thomas ne répond pas. Annelise décroche.
- Salut Annelise, comment ça va ?... la discussion classique : on prend des nouvelles les uns des autres.
- Mais au fait, Thomas va toujours courir la CCC* ?
- Oui il est parti ce matin à 10h même ! Il devrait arriver demain matin vers 6h.
Moi qui croyait que la course démarrait le soir...

La vache, je pensais déjà vaguement un peu à tous ces coureurs depuis la veille : la météo avait en effet décidé de tourner à l'hiver juste à ce moment-là et je me disais que ça ne devait pas être très drôle de courir sous le vent, la neige et/ou la pluie avec des températures ressenties plutôt en dessous de 0°C.
A présent je pense carrément à Thomas donc... qu'est-ce qu'il doit supporter par un temps pareil. C'est fou comme la connaissance d'une personne peut rapprocher d'un évènement.

Ma soirée se passe de manière bien agréable, un bon resto et un bar sympa-qui-pait-pas-de-mine-mais-qui-a-de-la-bonne-zic le tout bien entouré. Coup d'œil à mon téléphone (une maladie moderne) : minuit et demie. Oui mais je n'ai pas de montre et c'était pour voir l'heure (une autre maladie moderne). Un texto d'Annelise : "en fait il devrait arriver vers 2-3h, il est à Vallorcine".

Alleïn ! Ce coup-ci, j'ai plus de temps. A ce rythme je vais le rater à l'arrivée. Je prends congé de tout le monde et me voici sur la route de Cham' dès 0h50. Arrivé à deux heures moins dix, ça me laisse gentiment dix minutes de marge sur l'horaire le plus optimiste qu'Annelise m'a donné. En plus, elle m'a envoyé, aussi gentiment, son numéro de dossard.

Je traverse Chamonix à pied, sous la pluie et passe par la rue des moulins. Elle n'a pas changé depuis ma dernière visite : la même pluie, la même population. Moins de monde toute de même, c'était alors un sacré voyage ethnologique, la fête de la musique. Imaginez un peu. Une ruelle piétonne d'à peine 150 mètres au doigt mouillé. De part et d'autre, que des bars bondés remplis par tranches d'âge. Côté centre ville, Justin Bieber (ou juste une bibière, ça marche aussi) et sa cohorte de pré-ados, vers l'extérieur, les ex-pré-retraités qui veulent faire comme les jeunes, déjà nettement moins nombreux. Entre les deux, chaque décade à son rade. Dans tout les bistrots, la même musique techno, zéro live ! Peut-être les musiciens en ont-ils marre de dézinguer leurs instruments sous la flotte pour une bande de pochetrons.

Pour cette nuit d'ultra-trail donc, pas de musique techno mais les mêmes soulards sortant vidanger contre les murs des contre-ruelles (imaginez la taille...) leur trop-plein de bière : heureusement que la ligue 1 de foot ne joue pas à 3 h du mat' ! D'autres ressortent en zigzag : "si je la revoie cette p..." la bienséance m'interdit ici de poursuivre cette citation d'un jeune homme éructant d'un trop plein de poésie. En réalité, la vie nocturne usuelle d'une station touristique classique. Pourtant, à quelques dizaines de mètres. De curieuses bêtes s'agitent, loupiote sur la tête : elles courent ! Et, croyez-le ou non, elles ont un public. Nombreux. Qui se compte en centaines de personnes. Il est quand même plus de deux heures du matin !! Cette juxtaposition de deux mondes, à cet heure, par ce temps, est à peu près aussi improbable que de croiser Lady Gaga sur un chemin de randonnée en pleine journée. Il y a là un véritable oxymore social.

"Aussi more", ça sonne comme une devise pour la course (des courses ! Il y en 4 différentes au total...) où chacun cherche toujours plus loin ses limites intérieures plutôt que les limites de ses adversaires. Occis morts, c'est comme ça qu'ils arrivent aussi (quand ils arrivent !) pour la plupart. Hagards, boiteux, déambulant, n'ayant plus la force de réfléchir pour comprendre comment rentrer chez eux. Je m'approche d'une tente information "peut-on connaître la position d'un coureur " ? Pas de problème, on me donne son heure de départ de Vallorcine et son heure estimée d'arrivée. Finalement, j'ai de la marge. Je vais dormir une demie heure. C'est toujours ça de pris. Réveil-matin, 2h55. Ce coup-ci, je dois me poster sur le bord du parcours.

Thomas courant les dernières dizaines de mètres

 Faible lumière, fatigue, monde : je risque de ne pas le voir arriver. Je remonte donc la file du parcours jusque 500 m environ avant l'arrivée et m'abrite vaguement sous l'enseigne d'une agence immobilière : tarifs, les consulter, j'ai eu le temps de voir ! Je scrute les coureurs, essaie d'encourager ceux qui ont l'air le plus affaibli, mais quand même sans crier, y'en a qui dorment à cette heure ! D'abord le visage, s'il me semble familier, puis le dossard, s'il est encore lisible. Un peu plus de 3h30 :
- Salut Thomas dis-je avec le sourire de celui qui voit arriver son libérateur d'une morne pluie qui rappellerait une morne plaine (l'horreur absolue du montagnard que je suis)
- Ah... euh, salut ?! Mais qu'est-ce que tu fais là ?
J'ai tellement bien réussi mon effet de surprise que je l'ai carrément déconcentré. Le voilà arrêté sans plus courir à me serrer la pince. Il faut que je réagisse vite :
- non mais t'arrête pas !
Je commence alors à courir à ses côtés et lui raconter mes échanges avec "sa chérie". Dernière boucle. Je coupe pour pouvoir le prendre en photo avec mon téléphone. Il est arrivé. Je ne sais pas trop ce qu'il peut ressentir à ce moment-là. Mais je ressens une émotion extraordinaire, une admiration sans limite pour ce qu'il vient de réaliser. Bien que parfaitement inculte, je trouve aussi son temps fantastique : 17h40. Quand je pense qu'il s'est mis à courir seulement un an auparavant ... "On va boire un coup ?" me dit-il. Mais c'est qu'il a l'air encore frais en plus.

Thomas, juste après l'arrivée, "finisher", en français ça ferait finissant, c'est vrai que ça le fait moins !

On rentre dans le café qui borde l'arrivée. Ici, pas d'ambiance de soulards. Seuls des sportifs éreintés et leurs équipes de soutien. Je crois que j'ai trouvé mon rôle, même s'il est totalement improvisé. Je commande un chocolat et un café, croise une collègue du lycée mais préfère rester "auprès" de Thomas. Je le sens se relâcher, et pour dire les choses franchement, décliner également. Il trouve le chocolat trop sucré. Pas forcément étonnant. C'est dur de manger ou boire après un tel effort. Il commande une bière ! Je commence à m'interroger : soit mon pote est un surhomme, soit je vais avoir des surprises. Elles ne tardent pas. On s'en va. Tiens, je n'avais pas remarqué qu'il boitait en entrant dans le café. Les quelques centaines de mètres pour aller à la voiture sont durs. Une fois installé, il se propose de reprendre sa voiture et rentrer chez lui tout seul !
Ça sent la perte de lucidité. Comment l'amener à une décision raisonnable ? Je tente mon va-tout. "Oh, t'es bien dans ma voiture et j'ai râté le virage pour aller récupérer la tienne". Il ne s'oppose pas. Ouf !

Je le ramène donc à la maison pour le début de sa récup'. Bain chaud, draps et vêtements propres. Une base toute simple mais dont je devine les bienfaits : le lendemain, malgré une courte nuit, il est de nouveau capable de manger, et ce coup-ci de reprendre sa voiture pour rentrer chez lui. Fin de l'histoire. A l'attention de "Thotho", un seul mot : BRAVO !


Vue sur la pointe percée le lendemain : il n'a pas fait semblant de neiger dès la moyenne montagne !


* Courmayeur-Champex-Chamonix : cette course à pied longue distance (on parle de trail, voire d'ultratrail en l'occurrence) fait partie du pool de courses proposés dans le cadre de l'Ultra-Trail du Mont-Blanc. La CCC se déroule dans 3 pays, fait 90 à 100 km en fonction des années, et 5500 à 6000 m de dénivelée positive.

whou whou, en hommage à Cannelle

"Whou whou, Je vais à la chasse à l'ours". Ainsi démarrait un chant scout quand j'étais gamin. Mais laissez-moi vous raconter une histoire, que vous êtes libre de croire ou pas mais donc on dit qu'elle est effectivement arrivée à la fin du siècle dernier (le 20è donc) :

Un jeune randonneur, hardi mais pas trop, accompagnait une tribu familiale pour une ballade avec bivouac dans les Pyrénées. Il servait de porteur pour la lourde logistique nécessaire pour faire camper des enfants âgés de 5 à 10 ans. Le soir venu, la tente fût montée, le repas pris et tout le monde couché.
Notre randonneur décida de dormir à la belle étoile car il y avait plus de place que dans la tente, il ne faisait pas froid et le ciel était clair. Comme il était hardi, il posa son sac de couchage sur une dalle rocheuse à même le pâturage. Mais comme il ne l'était pas trop, il se plaça non loin des tentes des autres randonneurs.

Le campement était situé à quelques dizaines de mètres d'une bergerie. Ces dernières sont assez nombreuses dans les estives pyrénéennes. Elles comportent une cabane pour le berger, un enclos pour rassembler les bêtes durant la nuit et un point d'eau généralement un tuyau alimenté par une source proche. Ainsi installé, il se mit à contempler la voûte céleste, particulièrement lumineuse ce soir-là. En effet, la lune était pleine ou quasiment, le temps sec, sans brume.

Au loin, l'aboiement d'un chien de berger chatouillait ses oreilles. Il se disait confortablement installé, fatigué de son portage et donc tout prêt à dormir. Pourtant, le sommeil ne venait pas. La faute à cette trop belle lune sans doute. Tout compte fait, dormir dans la tente aurait peut-être été plus efficace malgré la promiscuité. Il était trop tard pour aller réveiller les autres de toute manière. Et le chien qui n'arrête pas d'aboyer tout en bas. A moins... non ce n'est pas le même chien. L'aboiement est plus fort. C'est celui de la bergerie du dessus, c'est-à-dire la bergerie d'avant celle du campement. Intérieurement, le jeune randonneur n'arrivait pas à ralentir le rythme de ses pensées afin de trouver le sommeil. Il se dit: "c'est peut-être un ours qui rôde autour des parcs à moutons". Il avait eu cette pensée en riant intérieurement tant l'ours était dur à observer dans les Pyrénées. Chassé depuis des siècles, il en avait quasiment disparu. Seuls subsistaient quelques individus, moins de cinq. Ils vivaient donc essentiellement la nuit, fuyant les contacts avec les hommes.
Pourtant, cette pensée, qu'il croyait humoristique, n'arrivait pas à quitter notre jeune randonneur. Il faut dire qu'il avait entendu successivement deux chiens de deux bergeries pendant de longs moments à chaque fois: ils défendaient manifestement leur troupeau. Mais à présent, le calme était revenu. Peut-être allait-il enfin pouvoir s'endormir. Combien de temps s'était écoulé d'ailleurs. Deux heures ? Plus ? Longtemps en tout cas. La lune passa derrière une crête et rapidement, l'estive fut plongée dans l'obscurité. Allait-il enfin s'endormir ?
C'était sans compter sur le chien de la bergerie du campement qui montra à son tour des signes d'énervement. Il l'entendit aboyer de plus en plus. Puis courir à travers la prairie décrivant des cercles. Désormais, c'est notre bergerie qui était menacée par la force de l'ombre qui avait sévi plus tôt dans les autres situées en contrebas. Le jeune fut pris d'une petite sueur froide: "et si c'était vraiment un ours ?" Il dormait là, à même le sol, saucissonné dans son sac de couchage, sans même avoir pris soin de dormir en hauteur, sur un bloc rocheux. A la merci y compris d'un bête sanglier. Le chien continuait ses rondes inquiétantes, actives, bruyantes.
Soudain, un grognement sourd, fort, puissant se fît entendre. Dans l'esprit du jeune, il n'y eu plus de doute possible, un ours était tout prêt, sans doute moins de cinq cents mètres. Il entendit un galop de pas lourds, saccadés, avec le chien plus aux aboies que jamais. Il avait maintenant franchement peur et n'osait plus bouger. A peine essaya-t-il de pivoter légèrement la tête pour voir s'il apercevait quelque chose, sans faire de bruit. Mais il faisait trop sombre pour espérer voir quelque chose sans sortir vraiment de son sac de couchage.
Petit à petit, le chien se calma. Le jeune randonneur, lui, n'y arrivait plus. Il en était convaincu. L'ours était passé pas loin cette nuit. Si seulement il avait pu le voir, le doute n'aurait plus été permis. Car au petit matin, le berger prétendit n'avoir rien entendu. Toute cette histoire n'était-elle qu'un rêve ? Non, car il n'avait pas dormi, ça il en était sûr car il s'endormait à présent sur son petit déjeuner avant commencer à marcher. Une nouvelle journée débute, dans les Pyrénées.




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