Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Proxima estaciòn : un camino

Esperanza... super, j'ai du Manu Chao dans la tête pour les quatre prochains jours, Desaparecido poul êtle plous plécis. Viva España ! Et oui, j'ai toujours un accent de merde en espagnol.

Bientôt 4 ans que mon cousin, ami, et compagnon de cordée vit à Madrid. Bientôt 4 ans que je lui dit que je vais venir le voir. Bientôt 4 ans que régulièrement (environ 2 fois par an), c'est lui qui me rend visite dans les Alpes. Bref, je prends mes billets EasyJet (Lyon-Madrid, plutôt pratique) pas cher mais finalement si parce que c'est en plein dans les vacances scolaires. Tant pis, on va parier que ça vaudra de toute manière le coup.

Arrivée à Madrid, pas le temps de souffler. Juan nous a concocté (Julien, un de ses potes, est aussi de la partie) un programme aux oignons. Petits, ça reste à voir, mais on ne pleure pas encore.


Partie 1 : Los Galayos
Direction les environs de la superbe Université Juan Carlos - celle où étudie Juan, et aussi celle où ils ont reçu une infirmière Ebola - avec sa zone commerciale et industrielle, parfaite pour ravitailler avant l'échappée et pour se restaurer dans un établissement typique. Je vous passe la description du rade. En ces temps de clowns qui font peur, celui-ci a d'évidence tout pour semer la terreur...

On se rend donc à Los Galayos, massif granitique à environ 2h de caisse au sud-est de Madrid. Pour y aller, il faut viser le périph' M30 et choper l'autoroute A5 direction Badajoz. Pas de péage: ils sont comme ça les espagnols. Sortie 123 au niveau de Talavera de la Reina. Prendre la N-502 direction Ramacastañas puis Arenas de San Pedro. Traverser Guisando et aller se garer en bout de route au début du vallon.

A l'entrée du vallon


De là, on remonte un bon sentier (environ 900 m de dénivelée) qui suit le fond du vallon et s'élève progressivement jusqu'à 1985 m d'altitude au Refugio Victory. On est accueilli par le sympathique Samuel, gardien du refuge, grimpeur, comédien. qui se relaie là-haut jusque fin octobre avec son pote qui, dixit lui-même, est le meilleur grimpeur des deux, Sam ne grimpe "que" dans le 7.... (très espagnol ça aussi).
Dire que de mauvaises langues critiquent le confort des  refuges français... Pour les autres, sachez que Victory est rudimentaire: pas de sanitaire, dodo à même le sol (prévoir tapis de sol et sac de couchage). En revanche, c'est bon marché : 10 € la nuit et 15 € la demi-pension. Samuel pratique une cuisine simple mais bonne et avec des produits frais montés en portage presque quotidiennement. Mieux vaut donc penser à réserver en période d'ouverture, la capacité d'accueil n'excède pas 10-15 places...


Précisons que l'on y grimpe fin octobre en T-Shirt sur un granit, parfois mêlé de gneiss qui n'est pas sans rappeler les aiguilles rouges et celles de Cham', ampleur exceptée. L'escalade est belle à dominante fissure entièrement en terrain d'aventure. Pas de relais en place en général, sauf ceux des lignes de rappels. C'est un lieu féérique où l'on pourra avantageusement récupérer un peu de la saison de grimpe montagne qu'on a pas eu dans les savoies, la faute à un été bien pourri. En plus le soleil se couche encore à près de 20h30 ! Une aubaine, je vous dis.


A Los Galapeyos, point de tortues mais des aiguilles à manger à commencer par celle qui domine le refuge, j'ai nommé El Turron, mais si vous êtes un peu moins morfale que moi, vous la trouverez sous le nom d'El Torreòn dans les topos.
Le dimanche est donc consacré au parcours de cette aiguille par ses versants Sud (V+) puis Nord (V).



Ambiance tous les matins du monde au réveil

Le lendemain, j'ai concocté un petit enchaînement que je soumets avec force persuasion à mes acolytes.  D'abord le Pequeño Galayo par sa face visible du refuge (V/V+). Samuel nous propose une variante d'attaque en dalle puis escalade athlétique à la fois plus directe et esthétique. Ensuite, j'avais repéré la veille la possibilité de traverser à flan juste sous le sommet pour rejoindre un dièdre magnifique et élancé. Ce sera "gran diedro" (IV+) au Gran Galayo. Le retour se fait à pied depuis le sommet par du terrain à chamois.

Derrière mon casque, "gran diedro", une voie 5* dixit Samuel


Nous rentrons à Madrid le soir pour dormir chez Jean. Le pied de se retrouver dans une ville conviviale avec pas loin de 30°C dehors. Si si, c'est encore l'été et définitivement les vacances :) .

périples aux Galayos à l'exception de la face S du Torréon


Partie 2 - La Cabrera
Mardi, Julien se déclare en repos bien mérité. Il a la chance de rester une journée de plus dans son séjour. Moi, je me déclare toujours motivé. Jean me propose donc d'aller à La Cabrera, au nord de la capitale ibère. Il a repéré depuis un moment la Via Diedro de la deportiva à l'Agujas Sin Nombre. Les relais sont en place, autrement, n'oubliez pas vos amis !  Pour se rendre à La Cabrera, il faut compter une petite heure de voiture (sans trafic) par l'autoroute A1.


Nous sommes quelque peu pressé par le temps car Jean a un cours qu'il ne peut sécher à 15h00. Il nous faut donc grimper rapide... Je frise la correctionnelle en première longueur, dure à protéger sur les premiers mètres avec un rocher toujours à mis chemin entre gneiss et granit mais franchement mental concernant l'adhérence. Jean enchaîne la suite et on se retrouve juste à temps au sommet. On lui a indiqué de descendre à droite en 1 rappel : bonne idée à condition d'avoir la présence d'esprit (dois-je préciser que nous ne l'avons pas eu ?) de rallonger le relais pour éviter de coincer la corde... et une longueur bonus de remontée le long du rappel au ropeman pour mézigue !
 
On arrive vers 14h30 à l'universidad Juan Carlos. On a faim et mon serviteur me propose donc un gueuleton typique (pour de vrai ce coup-ci !) au "Musso des Ramones". Dans ma tête, j'imagine donc un truc rock mais quand même littéraire, branchouille citadin en clair... Mais il n'en est rien puisque ça s'écrit en réalité "museo del jamon", soit pour les billingues comme moi "le musée du jambon". J'en fait un beau, tiens. Mais c'est effectivement typique, une sorte d'équivalent de la brasserie parisienne couleur locale. Pour vous faire une idée, des tables de restaurant, un beau comptoir en zinc (on a mangé là compte tenu de notre timing serré) dans une salle haute de plafond dont les murs ressemblent à ça :

Parmi les spécialités, on ne peut manquer les célèbres tortillas et, compte tenu de la chaleur, le Tinto de Verano (mélange de vin rouge et de limonade), qui s'est révélé exquis.

Le soir, une petite tournée des bars et des quartiers animés de Madrid avec Julien, parfaitement remis, nous a merveilleusement conclu cette journée.


Partie 3 - La Pedriza
Il était une fois, Jean à son pote Fernando qui lui a fait découvrir el spot : "comment tu fais pour trouver le chemin dans ce dédale de blocs ?"
Fernando : "La Pedriza, es un camino"...

Nous voilà donc partis ce mercredi pour gravir El Yelmo (sur une musique de Mano Solo - El Mungo) ça envoie ! T'as déjà grimpé un dinosaure ? Le Stone Mountain d'Atlanta ? Non Plus ? Voilà la chance de pouvoir te venger.
Pour nous, c'est d'abord la Via Hermosilla dont le topo est disponible ici. On accède au site toujours moyennant une petite heure de voiture en direction du nord depuis la cité madrilène via les routes M607, M609 et M608 jusqu'à Manzanares El Real.
L'escalade se déroule ici sur un granit magnifique, compact, sans défaut, avec du grain, le rêve... même El Cap est en rocher pourri à côté à moins que le soleil n'est tapé trop fort et que je m'égarde, oui que je m'égare aussi. Par contre, c'est ni très haut, ni très raide. La vue sur la city de Madrid est chouette, de même que sur la prison régionale. Reste que ce coin est sauvage et possède ce je ne sais quoi de magique, à l'instar de la forêt de Fontainebleau avec laquelle il ne partage que ça car ni le rocher ni la végétation ne peut se comparer. La Pedriza, es un camino. Bienvenu dans un royaume de la dalle couchée en granit : déroutant de se retrouver à quatre pattes dans des pentes qu'on se verrait quasi skier l'hiver !

Jean nous remmène pour un 2ème run plus à droite. Première longueur avec pas plus de 7-8 points pour 45 m en 5c, chapeau l'artiste. La suite pique encore d'autant que l'on choisit malgré nous une variante en 6c : une colonnette unique, lisse, et rien d'autre. J'enchaîne tout juste en second, ouf !

Une très belle dernière journée d'escalade madrilène. Nous prenons soin de boire la bouteille de Tinto de Verano déposée au frais dans un ruisseau en début de journée, juste avant d'atteindre El Yelmo. On peut alors redescendre sereins.

"La Pedriza, es un camino"  -  El Yelmo

Dernière soirée madrilène avec une autre boisson typique (oui, mais d'où ? oui mais doux !), un mojito sur la terrasse d'un bar et surtout, toujours cet air plein de douceur. Merci les amis pour ces bonnes vacances.


Epilogue
Jeudi, déjà le voyage retour. Comme un cadeau, je suis placé idéalement dans l'avion pour revoir et saluer juste après le décollage la Cabrera, El Yelmo. Une heure de vol plus tard, je survole les montagnes de mon enfance: la vallée d'Aspe, dont je distingue toutes les montagnes malgré nos 10 000 m d'altitude, mêmes les aiguilles d'Ansabère qui m'échappent encore. Patience. La vida, es un camino.

Peney, Peney, run, run !

(ou l'école de la lenteur...)

Dernière semaine. C'est un peu la récompense après sept semaines d'évaluations et d'apprentissages tous azimuts. Le programme est de faire de la montagne, juste pour soi, pour se perfectionner. Dame nature préfère nous rappeler que les récompenses se méritent: elle nous colle donc une météo pourrie de chez pourrie (vous en avez peut-être entendu parler, vous aussi...).
Le vendredi : on fait quoi la semaine prochaine ?
Moi: j'irai bien à la traversée Rochefort-Jorasses.
Le GI (pour gentil instructeur, mais mettez GM=gentil moniteur, GO, ou GG= gentil guide si ça vous chante) : euh la semaine prochaine, la météo est vraiment pas de la partie, on se rappelle dimanche pour faire le point.
Le dimanche ne donne rien, toujours pas d'amélioration en vue, c'est même annoncé encore pire.

Lundi
GI: OK, on va aller faire de l'artif' au Peney.
Moi: Cool, j'ai tout à apprendre là-dessus :)
On passe la journée à étudier la théorie de progression, préparer le matériel, faire les courses (de bouffe) : on va bivouaquer 2 soirs là-bas. Le plan est de gravir la voie Fanino (Peter Pan pour l'autre cordée de 2 stagiaires + 1 GI, qui est avec nous). La cote annoncée est A2+, 180 m (je vous renvoie à la page C2C pour l'explication). On doit faire une longueur d'école le mardi puis équiper la première longueur de la voie. Mercredi, on devrait remonter L1 puis équiper L2, L3, atteindre la vire, hisser les sacs pour dormir là-haut et équiper L4 avant de se coucher. Jeudi, remonter L4 puis équiper L5, L6 et grimper L7 en libre (4+).
Je rentre chez moi le soir histoire de préparer un maxi taboulé qui tienne au ventre (recette ici).
Nouvelle méthode de remontée sur corde : on ne doute pas qu'elle devienne à l'ascension
du second ce que le crochet Julio est au rappel :-p
Taboulé pour 3 jours

Mardi
On s'arrête à l'escadron local pour faire les sacs. Ce qui ne sert pas avant le bivouac au fond. Les matelas mousse dans l'intérieur autour. L'utile pour la journée, au dessus.
On arrive à la falaise vers 12h00. Mangeage et longueur d'école. On attaque le vrai vers 15h00. Je grimpe. A mi-longueur, je pose un friend un peu ouvert, un peu de travers et... c'est le vol : trop de possibilité de bouger. A côté, mon camarade a la décence de m'imiter avec le style : il vole sur crochets à gouttes d'eau. Je boucle ma longueur. Il est pas loin de 18h00.
Dans L1 de Peter Pan
  Mon GI suit pour déséquiper (c'est que ça pitonne aussi dans ce rocher péteux). D'ailleurs, chaque fissure a déjà de belles marques de pitonnages: pas très rassurant car les pitons chantent peu avec le sentiment qu'ils rentrent sans taper. Il doit nous manquer certaines variétés.

Camp de base au top
Vraiment au top
Le soir, j'ai pensé à la guitare et on passe une nuit super, dans les portaledges fixés juste au dessus du sol. Au moins, on ne sent ni les cailloux, ni la pente. Côté météo, il pleut sans discontinuer et on est content d'avoir opté pour cette falaise déversante.

Mercredi
On remonte sur la corde fixe, même ça, c'est physique quand ça dure 40 mètres. J'attaque la deuxième longueur, perplexe. Seule une fine fissure où aucun de mes pitons semble complètement ad-hoc. Je finis par en choisir un. Je le tape, il chante toujours aussi faux, et j'ai pas ma guitare pour lui donner le La 440 Hz. Je le teste à coups de pieds dans l'étrier. Il tient. Je me vache dessus et quitte ainsi le relais.
- Mon GI : et sinon, tu clippes pas le relais pour faire un point de renvoi ?
- Moi : ah oui, zut, j'avais oublié merci. "clip", une dégaine, le tour est joué.
[une bonne vingtaine de secondes: pas moins !]
Tzing
- Tex-Avery (moi en l'occurrence) : ce bruit c'est ?
BANZAaaaï ! Le piton vient de sauter et je chute sur le relais. La journée commence bien avec un facteur 1,87 ! Mon GI doit remercier pour lui même sa présence d'esprit : une minute plus tôt, il aurait pris ma chute direct dans les hanches...

Dans L2 de Peter Pan
Ambiance Eigerwand avec un brouillard qui nous colle à la peau
Ça a du me prendre pas mal de minutes pour me calmer et me concentrer. En 1h, je n'ai guère avancé de plus de 10 m. Petit à petit, je finis par arriver à un spit et commence à me sentir un peu moins mal. Vlà aut' chose. Le spit n'est pas là par hasard... mais pour protéger une succession m..dique de pas sur crochets à gouttes d'eau : invention infâme dont seul l'appui vertical fait que ça tient. Autant dire que t'as pas intérêt à attraper la tremblante du mouton sur tes étriers quand ils sont sur crochets. Une chasse d'eau salvatrice (cordelette fixée sur le point suivant) me permet de me protéger à mi parcours de ces 4-5 mètres aléatoires. Dommage, le GM d'à côté l'a vue aussi. Il m'exhorte à jouer le jeu et ne pas l'utiliser. Peine perdue, mon moral est déjà entamé avant même les sifflets de la foule. Je continue et j'arrive au point. Ce coup-ci, il me fait carrément la tête si je ne coupe pas le ficellou. Compliqué d'un point de vue éthique alors que je m'en suis servi... je finis néanmoins par m'incliner sous la pression incisive et renvoie ce qu'il me reste de fierté avec mon moral : dans les chaussettes.
Nouvelle fissure : ouf ! Je vais pouvoir remettre des friends. Ah non, pas ouf. En fait, le caillou est plus que médiocre et je fais tomber des fours à micro-ondes de 60 m de haut. La longueur se termine par une longue traversée à gauche. Le libre me tente pour en finir plus vite. C'est sans compter sur mon moral décidément aux abonnés absents. Je m'incline et finis la besogne comme je l'ai commencé: avec lenteur.

À R1, mon GI patient oscille entre walkman, sieste et coup de froid mais il peut enfin partir pour me rejoindre, après plus de 3h30 d'attente ! Je suis sur un relais suspendu plein gaz sur 3 spits, j'ai à peine hissé le sac que le syndrome du harnais n'est déjà plus très loin. Ça promets à moins que... concertation.
La cordée d'à côté fait demi-tour, non moins échaudée par les difficultés que ce nouveau type d'escalade nous oppose. J'expose ma fatigue morale. C'est donc mon GI qui fera L3 pour rejoindre la vire. Je lui soutire donc sa sellette et profites enfin un peu du calme. Et puis, ça me donne aussi l'occasion de déséquiper une longueur pour affiner le schéma global de progression. Je le regarde grimper et prend ma leçon : vaché toujours directement dans le point avec son fifi au pontet, il enchaîne sa longueur en moins de 1h15. Je m'emmêle un peu les neurones au moment de lui envoyer les sacs pour le hissage... Ça fait encore plus peur que tout le reste. L'idée de tout laisser aller et que le seul contact qui reste est le relais du dessus avec la corde qui frotte forcément partout sur laquelle on va remonter. Je suis bien content qu'il s'agisse d'une 10,5 mm au lieu d'une joker (9 mm).
La remontée sur corde : jumars et confiance de rigueur
Dans L3 de Fanino : encore du gros dévers

Arrivés à R3, il est quasi 18h. Autant dire que repartir dans L4 n'est pas gagné. En plus, la météo annonce finalement pourri pour le jeudi rendant la sortie par le haut quasi impossible. Les autres sont en bas, avec le feu et le bivouac protégé du vent et d'une humidité supplémentaire (on est abrité de la pluie mais seulement sans vent à la vire). On décide donc de boire une bière (on les a quand même montées !) puis de redescendre. La nuit là n'a pas de sens.

La vire où on ne dormira pas

Rappel pendulaire de 90 m: le dévers avance de pas moins de 20 m
entre le pied de la paroi et la vire
Jeudi
Je repars dans L1 de Peter Pan où nos camarades ont oublié une dégaine. Je me sens mieux, moins flippé. Comme quoi on s'habitue à tout. Et puis, voir grimper mon instructeur m'a appris plein de choses sur l'efficacité. En outre, la longueur est un peu plus facile. Bref, ça sors en moins de 2 h sans plomb ni vol, je commencerais presque à goûter l'expérience...
Même les couleuvres vipérines viennent se mettre au sec au bivouac

Au moment où le retour s'annonce, ces 3 jours m'auront donc secoué, rappelé à une nécessaire et saine humilité... mais donné un goût de "reviens-y", histoire de finir le travail. Merci tous les 4 pour ces moments partagés et à bientôt j'espère pour de nouvelles aventures.
Quand à la pluie, elle nous accompagne encore sur la marche retour, preuve que notre choix d'activité était judicieux ;-) .


PS: Comme d'hab', d'autres photos ici.


Aftermath, after work (pour les anglophobes, c'est un billet sur la grimpe après travail... et là, ça pourrit mon titre avec la traduction)

Juin 2013
J'achève un p. de projet sa m. après 3 saisons et 8 ou 12 essais, j'avais arrêté de compter. En même temps, la falaise n'est au mieux grimpable que de juin à octobre : c'est la Colombière au dessus du col éponyme en Haute-Savoie, le 7-4 dans la ce-pla.

Georges : "What else ?"
Moi : "un café, mecton"
Georges : "A what ?"
Moi : "Ah oui, et le nom de la voie, c'est 'Hilti téléphone maison'"

Bref, c'est une couenne d'environ 25-30 mètres en 7a+. Autant dire mon niveau max de chez max. Le truc, c'est donc que j'avais planté mon premier essai à la suite de mon pote Vincent en 2010 ou 2011 (j'ai pas la mémoire des chiffres), et je m'étais surpris (à l'époque, disons que je pinaillais déjà pas mal dans le 6c+) à tout enchaîner, sauf une section dans le haut : 2 mètres super-bloc situés 5-6 mètres sous la chaîne.

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L'art du travail*. 
Au cret, on m'a bien expliqué : tu fais un premier essai à vue. Si tu n'enchaînes pas, tu prends autant de repos que tu veux dans la suite de la couenne. Par contre, tu prends le temps de repérer toutes les prises, essayer les mouvements. Placer les dernières dégaines (c'est toujours ça de pris). A la descente, tu n'hésites pas à t'arrêter dans la section que tu as enchaîné pour recaler des mouvements et les optimiser : c'est super important, surtout si t'as fait un clipage pourri qui t'as pompé toute ton énergie pour la suite.
En bas, tu prends un VRAI repos, soit minimum 30 minutes, c'est ton niveau max oui ou merde ! Bon, et bien faut prendre le temps de se refaire si tu veux que ça marche !
Après, tu pars pour un essai (tu comptes tout les essais jusqu'à ce que tu enchaînes, pas de RAZ du compteur d'une année sur l'autre, ce serait trop simple ^^). Si tu tombes, tu redescends. Bien sûr, t'as quand même le droit d'aller récupérer tes dégaines en fin de journée, même si t'as foiré.

* Tout s'entend toujours, évidemment, en tête, et en libre (i.e. sans tirer sur les dégaines)

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Sur Hilti, j'ai donc mis un paquet d'essais et ça a été une frustration assez énorme, car il n'y avait que cette section qui me posait problème : au maximum 3 à 5 mouvements. Et je tombais systématiquement dans cette section. En 2013, je reviens donc motivé mais aussi avec le souvenir de mes échecs. Le plus dur, c'est d'oublier l'essentiel d'une année sur l'autre. Quelles prises prendre. Lesquelles ne pas prendre, ce qui est au moins aussi important. J'en ai marre d'aller toujours au même endroit. J'ai vraiment envie de le finir, ce projet.
Je décide d'assumer mon cerveau de poisson rouge. Durant mon premier essai... de l'année, je prends donc des notes, avec mon téléphone sur dropbox, geek un jour, tic toujours. Oui en fait, c'est durant les deux premiers essais, car en général, au bout de 2 essais, j'ai plus assez de jus dans la séance pour retenter un troisième. C'est que la première moitié est, certes pourvue de bonne prises, mais aussi verticale à déversante. Bref elle entame, les bras. Je note donc tout ce que je peux après cette journée inaugurale échec 2013. Voici tout ce que je m'étais noté :
5m sous le crux = dernier repos, essayer d'être bien debout sur les pieds et lâcher les 2 mains.

- section sur petites prises, pas perdre de temps mais bien caler les pieds

- une verticale main g. + main droite. Recroiser au dessus. Choper bac évasé à droite en main droite (gaffe aux pieds)

- aller choper la 2 ème cupule (au dessus de la 1ere) en main gauche léger verticale. Main droite au dessus à droite dans un mauvais trou. Caler pied gauche puis monter pied droit sur gratin marqué noir assez haut.
-> pousser sur le pied pour choper main droite la verticale. Monter le pied gauche sur marche à gauche. Ramener main gauche. Verticale au dessus en inverse et ça doit être gagné 

Quelques jours plus tard, je reviens à la falaise. La veille, j'ai relu mon fichier. Le jour-même, j'ai mon "antisèche" dispo dans mon téléphone en cas de besoin.
Je grimpe, j'arrive à la section "crux". J'essaie d'accélerer, je me souviens de toutes les merdouilles que je dois serrrer, le les vois, je sais dans quel ordre les utiliser, c'est en train de marcher, ça marche... je suis sorti ! Une fois n'est pas coutume, j'hurle en clippant la chaîne !!

2014
Ça fait plusieurs séances qu'on grimpe avec Florent. On se retrouve "à la maison", à la chapelle Saint-Gras. Des amis à lui lui ont conseillé "Douce Passion", 7a+... toujours ce niveau max. On s'y colle. Il rame pas mal à la pose des paires. Moi, je me dis que la couenne m'impressionne déjà plus qu'"Hilti". Et comme il est intrinsèquement meilleur que moi, même en souffrant des pieds, je me dis que ça va être ma fête. La dégonflade n'est pas loin. Mais, je me dis que je n'ai pas le droit. Que je me dois d'essayer à fond, pour moi certes, mais aussi pour Flo, pour le booster, parce qu'on a toujours besoin d'être boosté... et comme il a la chance d'aller au proba cet été contrairement à d'autres, il faut que je me montre un challenger à la hauteur. Le gars qui est force d'émulation, à défaut d'être fort tout court.
Je me lance. Étonnamment, je me sens vraiment pas si mal. J'arrive dans le crux, je tombe à mi-chemin de la section dure. Après un repos, je repars et ne prend qu'un seul autre repos (au niveau d'un deuxième petit crux tendance conti) avant de sortir (autant pas trop se cramer, cf. plus haut) et aucun mouvement ne me semble extrême: ça doit pouvoir le faire. Flo y retourne un coup mais souffre vraiment des pieds et arrête.
J'ai déjà pris 2 bons plombs. Je fais mon nul et décide de repartir en moule, persuadé d'être trop cramé pour faire quoi que ce soit de sérieux. J'ai tord: je tombe à la sortie... quelque part soulageant car je m'en serais voulu de ne pas y être allé en tête si j'avais enchaîné. Révélateur aussi: toujours se remettre "AU TRAVAIL", donc en tête...

Le lendemain, un court essai avant la pluie de donnera rien de mieux. Flo, j'ai hâte de retourner grimper travailler avec toi ;-)  !



PS: A tous les amis en pleines révisions : bon travail !

Saussois 2000, canal historique

Le premier topo d'escalade que j'ai acquis mentionnait le Saussois "2000", vision futuriste qui se projetait alors 10 ans plus tard. Plus singulier, ce topo était celui d'une vallée des Pyrénées ! C'est dire si ce site, modeste par la hauteur, est un morceau de l'histoire nationale de l'escalade.

Vue de la falaise du Parc, voisine plus récente mais non exempte de patine

Revenons en arrière, durant la première moitié du XXè siècle, les alpinistes se tournent de plus en plus vers les ascensions “grimpantes“ et s'attaquent aux plus hautes parois des Alpes. Dans tout les massifs, on grimpe, de plus en plus haut, de plus en plus raide. A la fin du XIXè siècle, les Anglais avaient su montrer aux populations locales de montagnards qu'il n'y avait pas du tout besoin d'être “du coin“ pour réaliser des ascensions hardies. Les années 20-30 voient donc l'escalade se développer en pays de plaine... A ce jeu, les parisiens ne sont pas les moins motivés, bien au contraire ! Ils colonisent rapidement la forêt de Fontainebleau, et attaquent la "Martine" au Saussois en 1939. Dans les années 50, la falaise acquiert sa notoriété grâce à sa raideur et sa relative proximité de Paris. Les plus grands noms s'y succèdent, et notamment nos “glorieux-himalayistes-nationaux", de Paragot en passant par des Alpins tels Desmaison.

Dans l'arête jaune, un 6b "d'époque"

De 1950 à 1970, on va grimper au Saussois en artif, en cherchant à économiser les pitons. C'est le 1er âge d'or de la falaise. De grandes traversées et envolées sont tracées sur le rocher raide, compact, offrant bien peu de possibilités de prises, et même de protections. Des pitons sont plantés dans des trous plus petits que celui d'une aiguille, la falaise, à l'évidence, est riche. J'ai lu pas mal de choses sur la grimpe d'hier et d'aujourd'hui... et oublié certaines qu'un camarade de cordée m'a rappelé ce WE.
A cette époque, Hervé m'a en effet raconté que Berardini & co s'enveloppaient dans de gros matelas et dégringolaient, en guise de rite initiatique, les pentes d'herbe situées sous les falaises. Il m'a également remémoré que dès les années 70, on a commencé à ne plus s'autoriser que les pitons et clous déjà en place pour progresser. On a appelé ce type d'escalade le “Saussois libre“. On jaunissait alors petit à petit à la peinture les pitons que l'on s'interdisait. La bascule s'opérait avec les ouvertures successives du 1er 7a et du 1er 8a de France: Chimpanzodrome ! Cette voie mytique de seulement 15 m a depuis été décôtée à 7c+ mais conserve toute son aura si bien que de bons grimpeurs continuent, aujourd'hui encore, à faire le voyage pour s'offrir Chimpan.

La traversée Paragot, "hommage au moral des anciens dit le topo"
Dans les années 80, le Saussois a donc connu son deuxième âge d'or: l'escalade libre ! ... Alors nous sommes,... nous sommes en 2013 et tout ceci pourrait paraître bien rétrograde. Soit de la nostalgie d'âges d'or forcément révolus, soit plus simplement du temps où il y avait encore du vrai rocher à exploiter et pas une variante si proche d'anciennes voies qu'elles se confondent ou s'obstruent.
Le grimpeur moderne peut vite s'y dégoûter: les cotations libres sont sèches (années 80), l'équipement loin (années 80-90) voire vieilli (80's et avant), et le rocher souvent si patiné par l'empreinte du temps et donc des nombreux passages que certains 6a peuvent être plus difficiles que des 6b+ de voies modernes dans le sud.
Si après une telle description, vous avez encore envie d'y aller: vous êtes dans le vrai ! Car grimper au Saussois offre d'autres sensations: une véritable humilité qui devrait toujours aller de pair avec notre activité pour garantir notre sécurité mais aussi un voyage dans l'histoire de la grimpe. Grimpez avec des yeux d'historiens, et vous serez assez vite accompagnés tout autour de vous par des aînés: "avance, engage, ça passe, là, une faiblesse, protège".
Enfin, le site offre aujourd'hui quelques voies "pas trop anciennes" à l'équipement décent et au rocher sinon hyper-adhérent, au moins exempt "d'effet miroir". Ajoutez que la surfréquentation parisienne n'y est plus de mise (sûrement un effet de l’essor continu des TGV vers le sud-est), le site réapproprié et fort bien entretenu par les locaux du club d'escalade d'Auxerre. Surtout, la douceur bourguignonne de vivre y est intemporelle, coin de bivouac idéal à l'étage, coin baignade dans l'Yonne (le canal) au rez-de-chaussée, exposition majoritairement sud qui va bien à un site "du nord".

La sortie des "échelles"

A titre personnel, je goûte donc à ces nouvelles richesses que je n'ai définitivement pas fini d'explorer. Avec les amis, nous ne grimperons sans doute jamais Chimpan', mais nous avons encore d’innombrables journées à passer sur ce petit bout de paradis, mais chut c'est un secret. Comme tout les paradis, il doit rester caché, maintenant qu'il a atteint le statut de musée.
L'essentiel est dans le chemin, invisible pour les yeux, à l'instar des rencontres toujours trop courtes et fortuites.

Patrick ne nous a pas attendu

C'était en 1983, ou peut-être 1984. Mon père venait d'acheter un magnétoscope et revenait du vidéo-club avec deux cassettes VHS sous le bras. Sans que je le sache encore, elles allaient changer le cours de mon existence. On y voyait un type grimper, "à mains nues", des parois lisses et vertigineuses. Mes parents étaient certes subjugués par le spectacle mais le qualifiaient immédiatement de "fou", "d'inconscient", d'exemple à ne surtout pas suivre car c'était terriblement dangereux et ça ne valait pas le coup. Avec mon regard d'enfant, je ne voyais que la beauté du geste, l'excitation de l'activité à nulle autre pareille. Patrick, pendu au fil d'un surplomb, sur un seul bras, serein, indifférent au danger auquel il s'expose. Son but était de grimper, pas de se mettre en danger. Il avait sa vie au bout des doigts... Allez, on regarde le deuxième film. Ce coup-ci, c'était "n'importe quoi", selon mes parents toujours. Patrick grimpait ce coup-ci non seulement sans corde, mais pieds nus. Moi, je profitais de chaque image sur fond de musique classique. C'était "Opéra vertical".

La musique de "la vie au bout des doigts" s'est gravée dans ma mémoire d'enfant et ne m'a plus jamais quitté. En une seule projection. Pourtant, lorsque j'ai revu le film il y a quelques mois, j'ai du me rendre à l'évidence que la musique qui tourne dans ma tête depuis plus de 25 ans n'est pas exactement celle du film même si des assonances existences entre les deux. Les pièges de la mémoire ... Il m'a fallu attendre quatre ans pour découvrir, par moi-même, l'escalade, dans les Pyrénées. Et si je pense souvent à cette année 1987 comme celle de mes débuts, j'ai tout de suite "accroché" à l'activité, ce serait plus honnête de dire que c'était l'année où j'ai pu à mon tour commencer à vivre les rêves qui étaient nés de ces images, quatre ans plus tôt.

"Dieu, les Géants", les étoiles" ne meurent jamais. Mais ces qualificatifs ne s'appliquent que par métaphores à de grands hommes. La condition humaine induit la mort, inéluctable, quelque soit le moment où celle-ci surgit. Le caractère extra-ordinaire de l'escalade et de la montagne a provoqué une forte médiatisation des ces activités dans les années 80-90. Ses acteurs les plus talentueux ont donc été élevés au rang de mythes, dieux, et autres aphorismes inhumains. Certains s'y sont laissés enfermés, et y ont "laissé des plumes". Patrick ne nous a pas attendu. Il n'a pas voulu se laisser enfermer dans cette logique dangereuse et inhumaine. En éclaireur de l'activité - et même de conscience de l'activité - il  a choisi la distanciation face à ces dérives. Souhaitant demeuré l'homme qu'il s'est toujours ressenti, simple, passionné, fraternel avec ses proches. Plus récemment, il a pris conscience de la fragilité de sa condition humaine. Lui aussi pouvait avoir des fêlures, des faiblesses. A l'instar de quelques autres, il s'était engagé dans un témoignage vérité, que nous pourrons bientôt lire. Cette reconnaissance de nos faiblesses est, je crois, la pierre anguleuse d'une pratique plus libre et apaisée de nos activités verticales.

Patrick ne nous a pas attendu. Il voulait écrire de nouvelles pages, humaines, à son image. Il nous laisse malgré tout un formidable témoignage :
"Je souhaite à tous les êtres, quelle que soit leur activité, de la vivre pleinement en homme libre. Il faut prendre la vie avec humour et détachement. Il faut savoir rester humble, à l’écoute des autres et s’efforcer de les aider. Peu importe si l’on juge que le monde est peuplé de crétins et de cupides, il se peut que nous en fassions partie, d’où cette idée de penser aux autres et rendre la vie plus belle pour tous. Avec toute ma sympathie !"
Patrick Edlinger

Tout comme Steve Jobs, "Stay hungry, stay foolish", c'est la marque des grands hommes de savoir exprimer de grandes vérités en peu de mots. Je suis un profond crétin, trop souvent attaché et pas assez drôle ! Simplement, je souhaite aussi exprimer toute ma sympathie aux proches de Patrick, à ce "grimpeur de huit" que je n'ai pas eu le temps de connaître, qui vient du même coin que lui et qui était à peu près de la même génération. Sûrement le connaissait-il. Peut-être même qu'ils étaient copains. Les autres aussi, y compris ceux que les aléas de la vie avaient fini par séparer. Quand à sa fille, je formule le vœux qu'elle se souvienne de son père comme d'un Homme, simple, sensible. Un Artiste.




RIP Patrick.

Dry tooling

Je vous ai déjà parlé il y a quelques temps de cette discipline. Autrefois dite escalade mixte, on l'a renommé "dry tooling" à la fois car d'un point de vue marketing, c'est plus dans l'air du temps mais aussi parce que le mixte à l'origine conservait ses parts d'escalade humide (neige/glace). Il n'en est plus rien en dry puisqu'elle se pratique avant tout sur des falaises dont les points communs sont un rocher trop médiocre pour la grimpe en chaussons, et du dévers pour que cela soit physique.

Voici une petite vidéo intéressante trouvée sur tvmountain.com qui introduit bien la discipline :




Ce qu'il faut savoir, c'est que, comme toute activité alpine, la discipline a une éthique à géométrie variable en fonction de qui la pratique. La grande question existentielle est : Yaniro or not ?
Moi, j'ai pas tellement le choix, je suis obligé d'être éthique ^^ (bah, oui, pour les gens normaux, c'est pas un mouv' facile). En revanche, pour les gourous de la discipline, cette question trouve un vrai sens, à l'instar de Jeff Mercier qui en débat sur une page dédié de son blog; blog dont, si ce n'est déjà fait, je vous recommande la lecture car il présente fréquemment une relecture d'itinéraires "hors des sentiers battus" et en général bien esthétiques.

A peluche :)

I believe I can fly

Comme tout grimpeur, j'ai souvent eu à faire face par moments à la peur du vol : petit mental, fatigue, passage exposé, stress, pollution (et demain, chute de cheveux ?). Pire, j'ai non moins souvent été confronté à des copains paniqués à l'idée de voler sans avoir de conseils vraiment utiles à leur donner.

Nov 2012 : Vincent vient de voler dans un 7b technique
aux Grandes Suites


Pourtant, les choses ont évolué ces dernières années. De mon côté d'abord, je me suis progressivement libéré de ces angoisses de sorte que je ne préviens quasiment plus mon assureur avant le vol, preuve que je l'aborde sereinement. De ce fait, j'ai constaté aussi l'effet bénéfique sur des compagnons de cordées qui, à leur tour, ont réussi à se placer dans une dynamique de vol. A ce titre, je me souviens d'une école de vol - cet exercice un peu maso qui consiste à chuter délibérément au-dessus d'un point pour gagner en confiance - que j'ai fais faire à un copain cet été. Le terrain était parfait (la falaise d'Ablon est vraiment raide). On a démarré au niveau du point, puis on est monté de 10, 30, 50 cm, puis 1 m et enfin 2 m ce qui représenta alors un vol d'environ 5 mètres avec l'élasticité de la corde. Après ça, mon pote était psychologiquement rincé ! Mais il avait progressé !
Pas question malgré tout de prendre ces progrès pour définitivement acquis, bien souvent, on peut flipper de nouveau, après une interruption, ou une blessure. Il faut alors se remettre en confiance, dans des voies faciles. Liv Sansoz (la championne d'escalade, pas la boucherie) disait ainsi dans une interview qu'elle se forçait parfois à prendre 3 plombs de suite en début de séance lorsqu'elle sentait qu'elle avait perdu de la confiance.

Dans le même ordre d'idée, toujours cet été, j'ai eu un échec patent sur une école de vol avec une copine : impossible de la faire lâcher prise, dommage car elle grimpe pas trop mal en second et progresserait sûrement d'un ou deux niveaux d'un coup. J'ai bien essayé de la décontracter un peu, genre en lui chantant "Abdel Yves Hakim Fly" précisément et deux trois autres trucs encore, mais, rien n'y a fait. Le blocage est ancré. Bien que le sujet ne soit plus trop d'actualité, j'avais tenté de réfléchir à un plan pour contrecarrer cet échec et songer à des exercices simples (avis aux amateurs, si ça marche, dites-moi ;) ) :
- en second, faire des exercices d'assises dans le baudrier
- puis des pendules, bien pendus dans la corde sur 3 à 5 mètres de larges, en tenant la corde puis sans la tenir. Objectif: bouger dans la corde et tenter de prendre confiance.
- toujours en second, démarrer des exercices de chute, d'abord assuré "sec" puis de moins en moins jusqu'à avoir une légère boucle de mou côté assureur. Objectif : initier à la chute.
- en tête, démarrer alors l'école de vol classique telle que j'avais pu la pratiquer avec l'autre copain à Ablon. ;-).

Bref, tout ça est bien joli mais demande un peu de vérification pratique sur le terrain avec une personne vraiment peu à l'aise... à voir une prochaine fois donc. En attendant, je me souviens enfin du plus important, un billet de blog de Stéphanie Baudet, vraiment didactique sur le sujet, vous y trouverez sûrement votre bonheur pour progresser. C'est par ici ...

Comme une étoile filante

C'est une histoire de copains et une histoire de montagne. C'est bien plus que tout ça. C'est l'histoire d'une aventure. Et comme disait l'autre, l'Aventure, c'est l'aventure. Avec Laura, c'est déjà la quatrième fois que nous faisons cordée, toujours dans la bonne humeur.  Ce coup-ci, nous voilà partis pour une équipée à quatre avec deux très bons copains : Aurélien et Damien qui feront cordée ensemble. C'est un autre fil conducteur de mon été 2012 en montagne : plus on est de fous, et bien ma foi plus on est de fous :)).

L'objectif est une course "sérieuse": la traversée des aiguilles de Chamonix. Elle a tout pour faire rêver : une classique parmi les classiques, de l'engagement (IV), de l'escalade (TD- tout de même), une chevauchée de 2 jours avec un bivouac en altitude.

[Aparté, Pour info, matos conseillé :
rappel 2x60m
1 jeu de friends du 0.3 au 2 C4 avec petites tailles doublées
7 dégaines dont 2 longues.]

Dimanche 9 septembre, les sacs sont bouclés. On se retrouve à la première benne du lundi matin. Et on démarre par la traversée en direction de l'aiguille du plan. Une fois n'est pas coutume, je suis certainement "le mec en forme" du groupe. Deux fois n'est pas coutume, j'ai envie de savourer chaque moment passé là-haut et ne suis donc nullement pressé (à quoi ça sert sinon, de prendre deux jours ? :) ). Je laisse donc volontiers la recherche de l'itinéraire à mes trois acolytes. Le rognon du Plan : les rappels c'est bien, la désescalade, c'est mieux. Voici la première leçon de la course et l'on vient de l'apprendre à nos dépends. On a tiré trop longtemps sur le fil au lieu de prendre à droite en désescalade. Conséquence: 2 grands rappels, et le deuxième qui se coince... J'assume mon statut de "Joker" et remonte donc débloquer la corde. Une heure de perdue. C'est pas grave. On a le temps. Le plaisir est intact.

Arrivés au Plan, on fait un dernier check météo (merci le téléphone 3G) car on est au point de non-retour: soit on continue avec obligation de terminer la course, soit on fait demi-tour. Les orages sont toujours prévus pour la soirée du lendemain. On a donc largement le temps de finir. On continue ! On traverse un couloir puis démarre une escalade, soutenue-qui réveille alors que nous sommes en mode rando depuis le début. Je repropose à Laura une petite école de vol : la pédagogie est affaire de répétition. Pour l'encourager, je lui chante "I believe I can Fly" à la Kad Merad mais rien n'y fait, ce ne sera pas encore pour cette fois. Je me demande bien pourquoi... Au fait, où on en est du cheminement ?

Plus jamais à partir du Crocodile, nous ne serons capable de faire correspondre le descriptif des deux topos que nous avons emportés (Rébuffat et camptocamp) avec la réalité du terrain durant cette première journée. Nous sommes rentrés sans s'en rendre compte dans un no-man's land étrange. Ajoutez à cela les nuages qui bourgeonnent et soulignent les lignes de fuite des arêtes et des aiguilles, pour mieux les suspendre hors de l'espace des hommes, nous devenons désormais hors du temps... et hors temps ! Samerlipopette, on a encore coincé un rappel sous le Crocodile (à moins que ce ne soit sous le Caïman ??). Aurélien émet l'éventualité de couper la corde, juste à l'instar du bout que nous venons de trouver... Pas question !
Je me relance donc, assuré par Laura, dans un bout d'escalade mixte aux protections un peu aléatoires. Vous ai-je dit ce qui me passait par la tête dans ces moments-là : un mélange de plaisir de grimper, de culpabilité d'engager, de peur de tomber aussi, d'excitation d'impressionner enfin (l'éternel côté cowboy fringuant des bacs à sable du ptit mec qui donnerait tout pour un bon mot ou un beau mouvement qui en jette aux yeux de son assistance ^^)… C'est un peu confus et il faut rester concentré.
Je n'ai pas mis les crampons, il y a un peu de neige, un peu de glace, un peu de rocher branlant, ouf une bonne protection sur friend. J'ai eu la bonne idée de prendre ma pioche au baudard ainsi que de tirer le vieux bout de corde. Un vieux piton qui traîne. Je le retape vigoureusement et place un friend à côté puis fixe le bout de corde direct au piton. Cela permet ainsi un va-et-vient commode entre l'écaille où s'est coincée la corde et la terrasse où sont les copains. Je clippe ma corde dans le friend et me laisse descendre sur la corde fixe pour aller décoincer. Le friend se déclippe ! Je glisse sur deux mètres et me retiens avec les mains sur la corde fixe. Ni Laura (qui me voit tomber mais avec plus de mou dans sa corde !?) ni moi n'avons compris tout de suite ce qui se passait mais enfin, tout va bien. Je décoince la corde puis revient. Une heure de plus de perdue.

Continuons. Nous sommes de plus en plus suspendus au milieu des nuages. Le village dans les nuages et Casimir ne sont plus très loin. Manque tout de même la marmaille nue. Dans un écrin. On n'était pas sensés être dans le massif du Mont-Blanc ? Sûrement un autre coup de la ligue. La lumière diminue doucement. Nouveaux rappels. Ce coup-ci, nous en sommes aux prières et autres incantations vaudou pour ne pas coincer une nouvelle fois. Régulièrement, on essaie de deviner à travers les nuages et les lignes de crêtes la suite de la course, de comprendre où nous en sommes. Dernier rappel avant de rejoindre une vaste croupe où l'on aperçoit des emplacements de bivouac. La lumière devient assez faible, c'est ici que nous allons dormir. On voit l'aiguille du Fou un peu plus loin. L'un de nous est convaincu de ne pas avoir passé le Caïman. D'ailleurs, il doit s'escalader dans le topo et on n'est pas passé à proximité d'un sommet depuis le Plan. Mais tout de même le Fou semble proche. La conclusion du conciliabule à quatre est sans appel : nous sommes après le sommet du Caïman, au col du même nom.
C'est une demie bonne nouvelle : plus avancés que redouté mais moins qu'espéré. Au moins, le bivouac est d'un confort quatre étoiles, une par personne. On est large en intendance. Et le ciel voilé juste ce qu'il faut pour éviter de se cailler. Dans nos sacs de couchage, on se blottit les uns contre les autres. Je ne peux rêver meilleure nuit à la belle étoile. Manque plus qu'une étoile filante pour le côté onirique...

Une bonne nuit est toujours trop courte. Réveil. Le temps du petit déjeuner et des préparatifs sont plus longs qu'en refuge, normal. On se met en route vers 7h00. Et il nous faudra trois heures pour atteindre le pied du Fou. Les copains m'attendent et tournent leurs regards sur moi. Ce coup-ci, c'est mon tour. D'un coup, je me sens un peu le guide du groupe. Des paroles de Bunny me viennent en tête. Il va falloir faire mon maximum... pourvu que ça leur plaise ! On n'est toujours pas en avance. Les deux premières longueurs passent avec deux pas d'artif, pas le temps d'essayer en libre, le sac pèse ici vraiment son poids. Il s'agit d'être efficace. Le cheminement devient un peu moins clair. Non, tout va bien. On enchaîne vers le pied d'un mur fracturé où tout semble sableux. C'est ici que ça s'est éboulé récemment : 20 mètres de partis. Ça n'a pas l'air plus solide en dessous. J'essaie de me faire léger (sic !), protège à tout-va en me demandant si seulement un point tiendrait en cas de chute. J'ai du sable dans les yeux, la bouche, les oreilles, partout. C'est par où la plage ? J'arrive un peu entamé au relais. Heureusement, le plus dur est passé. Pas de cowboy ici, juste le sentiment d'être passé dans un endroit pas drôle... Ne penser qu'à la grimpe, rester concentré. Je fais venir Laura. Elle couine un peu mais ça passe. Cette longueur du Fou donne tout le sens de son nom. Le reste est avalé gentiment.
On contourne les ciseaux. C'est par où ? Encore des hésitations d'itinéraire. Rien dans le texte des topos. Si on n'avait prêté plus d'attention au tracé de Rébuffat, on n'aurait pas hésité une seconde. Toujours lire et se redonner une leçon d'humilité. En la matière, ce n'est en l'occurrence que l'apéro. On arrive en haut du Spencer. Il est déjà 17h ? Le temps a l'air de se maintenir. Mais on n'est vraiment pas en avance. On a toujours les deux heures de retard de la veille. Peut-être même une heure de plus avec la recherche d'itinéraire. 19h, toujours pas d'orage mais pour combien de temps encore. On est au glacier des Nantillons. Il a l'air d'être en neige. Il n'est pas très long. Il y a des traces. Ça va forcément le faire. On sera juste à Chamonix un peu tard genre vers minuit.

Ah ! En fait... il y a un passage en glace. Contournement. Plus de 30 minutes pour descendre de seulement 20 mètres. La lumière diminue, on sort les frontales...

On continue. Il pleut maintenant depuis un petit moment mais pas trop fort. Ça reste un crachin breton. On atteint le rognon des Nantillons. Il fait bien nuit noire à présent. On désescalade, la pluie s'intensifie. Quelques coups de tonnerre. Merde, ça commence à craindre franchement alors qu'il ne doit pas rester 300 m de dénivelée à descendre pour rejoindre un terrain "à vache". On arrive au niveau des rappels. La face nord des Grands Charmoz se met en colère. Ravinée par la pluie, elle libère des chutes de pierre régulières, fortes, dans un fracas sourd et inquiétant. Ce ne sont plus des petits cailloux qui partent là. Il y a des mètres-cube. Comment retraverser le glacier au pied des rappels ? Mes voyants d'alerte clignotent dans ma tête depuis un petit moment. Je demande à Aurélien : "tu veux pas qu'on appelle les copains là ? Ça semble vraiment pourri, ça fait une heure et demie qu'on est sous l'orage, c'est pas comme si on n'avait pas joué le jeu mais, les chutes de pierre, je les sens vraiment pas trop". Tout le monde acquiesce. Aurélien appelle. Pour ce soir, ça risque d'être dur. Faut essayer de continuer. Aurélien et Damien font le premier rappel. Laura n'est pas loin de craquer. Et merde, pas ça,  ce n'est pas le moment. Alors j'essaie simplement de la réconforter, de la faire rire. Je sais qu'on fond d'elle, il lui reste de la ressource. Ce premier rappel s'éternise.
Damien et Aurélien hurlent : "Rémi ! On remonte ! L'hélico va venir". Nom de Zeus Marty! On dirait bien que je suis victime d'une faille spatio-temporelle ! Après trois heures de dégradation continue de notre situation, voilà enfin une bonne nouvelle. Tout le monde remonte donc sur le petit promontoire, juste au dessus du premier relais de rappel. On love les cordes, fait un relais secondaire pour accueillir un secouriste, emballe tout ce qui peut l'être. Nouvelle communication avec le PGHM : "l'hélico ne peut pas venir, il va falloir vous débrouiller tout seuls, vous avez un créneau de 3 heures d'accalmie avant le déluge". On est tous les quatre sonnés... Rester concentrés. Le coup de fil avec le PG n'est pas fini que je commence à redéballer notre matériel de cordée. Toujours bouger et rester mobilisés. Il faut traverser le glacier coûte que coûte. D'ailleurs, les chutes de pierre ne se sont-elles pas un peu calmées depuis quelques minutes ? On est au bord du glacier en deux rappels.

Aurélien attaque la traversée dans le noir, vers l'inconnu. Vers la délivrance ? "Pierres !!!" Damien, Laura et moi restons interdits. Il est potentiellement dans l'axe et ça vient de nouveau de se décrocher sévère dans les Charmoz. On perçoit sa frontale revenir à vive allure malgré la glace vive : 15 minutes pour y aller, 2 pour revenir ! Aurélien aussi, a de la ressource. Plus question de traversée. Que faire ? On tergiverse un peu. Je démarre une lunule pour ne pas rester inactif mais je sens bien que les autres ne sont pas chaud dans le noir. OK: on ne peut plus rien faire. Il faut donc bivouaquer au bord du rognon. Et arrêter de rester dans l'axe des séracs supérieurs. On retourne à la mauvaise vire. Il nous reste 45 minutes avant le déluge. On éloigne et on emballe autant que possible la quincaillerie métallique. On sort les affaires de bivouac. La pluie est déjà bien présente. On a une vire de 2 à 2,5 mètres de longs sur 60 de large pour quatre, 2 grandes couvertures de survie. On va se serrer. Damien, héroïque alors que nous sommes tous déjà un peu recroquevillés et abrités, a juste le temps de nous faire une soupe chaude avant le déluge. La foudre s'abat maintenant sur les sommets alentours. J'ai passé à Laura mes gants secs imperméables et mon duvet. On se serre plus que jamais les contre les autres sous les couvertures de survie. On communique régulièrement avec le planton du PG. Les nouvelles ne sont pas bonnes : une quasi-certitude que l'hélico ne pourra pas voler, peu d'espoir d'une caravane terrestre, a fortiori rapidement. Une météo mauvaise jusqu'au lendemain (jeudi au moins donc) avec un isotherme 0°C annoncé en baisse continue sur la journée qui commence de mercredi. Il va falloir se bouger et trouver une solution. On est trempés jusqu'aux os, bien affaiblis, et ces perspectives ne peuvent nous laisser envisager la possibilité d'un bivouac supplémentaire sans sérieuses conséquences. Une mauvaise nuit est toujours trop longue...

Trouver une solution, oui ! Mais aussi préserver ses cartouches ! Il s'agirait d'éviter toute débauche d'énergie qui se révélerait être un échec. On a pas la force pour faire beaucoup de tentatives différentes. Nouveau coup de fil du PG. Aurélien nous annonce : "l'hélico est là dans 30 minutes. Si vous ne voulez pas abandonner vos affaires, il faut les préparer maintenant !" : on s'active ! Pourtant, pas question cette fois de céder à l'euphorie. Le ciel peut de nouveau se boucher et empêcher le vol. 25 minutes passent. Un claquement d'air... aussi imperceptible que la lumière... d'une étoile, d'une étoile filante. Je chante à Laura : "I believe I can fly". Elle sourit, rit même. L'hélico est là ! Il monte vers nous, hélico presto ;). Aurélien et moi nous dressons les bras en V (ndlr: le signe international de demande de secours). Ce coup-ci, plus de doute, la même émotion que deux ans auparavant m'envahit. Je contiens difficilement les larmes. Le secouriste est à nos côtés. Laura est treuillée la première : quel soulagement de la voir enfin sauvée ! Suivent Damien et Aurélien. L'hélico fait une rotation vers le plan pour aller déposer le petit monde avant de nous récupérer, le secouriste et moi. Les nuages se referment. Un moment de doute à nouveau mais tellement moins de pression. Au pire, nous ne sommes que deux à devoir redescendre dont un mec entraîné, réchauffé et en forme. Le bruit du rotor se fait de nouveau entendre. Je vois le phare de l'hélicoptère avant de le voir lui-même. Superbe maîtrise de l'équipage. Nouvelle sensation d'être littéralement arraché à un sombre destin, juste à temps, que cinq minutes plus tard, ce n'était plus possible. On ne peut que remercier chaleureusement un tel professionnalisme. Merci au pilote, au mécanicien, aux deux secouristes. Merci les amis, pour cette aventure qui se termine bien, et surtout sans bobo.


Quelques jours plus tard.
Je raconte notre histoire à ma grand-mère Mamita, 97 ans, sans omettre le moindre détail. Elle m'écoute, attentive, et finit par offrir la conclusion parfaite à ce récit en me citant Périclès : "dans les situations difficiles, la liberté, c'est toujours le courage".
Je te remercie.


Débuter en montagne: la revanche au Grépon

Souvenez-vous ce qui constitua sans doute mon expérience la plus forte en montagne, à l'automne dernier : voir ici pour un récit de cet épisode.

Vue du ciel depuis la brèche Balfour, lieu de notre bivouac en Octobre 2011

Une telle déroute ne pouvait rester sans retour, pour chercher une réponse, des réponses. Comment une sortie en montagne avait-elle pu merder à ce point-là ?
Des réponses, j'en avait pourtant trouvé quelques-unes ici. Mais demeuraient ancrées dans ma conscience les questions des secouristes au moment du premier contact "Pourquoi n'avez-vous pas fait demi-tour ?" puis au moment du sauvetage "Vous êtes en bonne santé, vous êtes sûr de ne pas vouloir descendre par vos propres moyens ?". Des questions hantées. Le sentiment d'avoir fait en définitive le bon choix (l'appel des secours) mais de ne pas pouvoir complètement l'expliquer, rationnellement.

Il n'y a pas 36 solutions pour répondre à de telles questions. Il faut y retourner. Avec le même compagnon de cordée. En capitalisant sur les erreurs identifiées pour que la sortie se passe différemment. Le mois de juillet. C'est la saison idéale pour cette course.
Lundi 11 juillet, nous remontons donc, Jean et moi, vers le refuge de l'Envers des Aiguilles...



11 juillet 2011
L'approche se fait bien. Sans se presser jusqu'à se mettre dans le rouge, nous sommes nettement plus rapides qu'en octobre. Deux heures et quart contre un peu plus de trois heures: c'est bon signe. De plus, le refuge est gardé ce qui évite une logistique alimentaire en plus: c'est plus facile.


12 juillet 2011
Nous nous réveillons à 3h, soit 2h plus tôt. Nous savons la course longue ! Je me dis par rapport à la précédente tentative que nous avons bien des atouts:
- nous connaissons le terrain ce qui permet d'éviter de perdre du temps sur la recherche d'un itinéraire parfois paumatoire.
- nous partons donc plus tôt
- il fait plus beau, plus chaud et les journées sont bien plus longues en cette saison ce qui permet d'éviter de "bouffer des calories".
- l'itinéraire est en bien meilleures conditions : il n'y aura a priori pas de neige du tout ce coup-ci à traverser dans la grimpe.

Pourtant, peu avant l'attaque de la voie proprement dite vers 5h du matin, au passage de la rimaye (la crevasse qui sépare le glacier de la paroi), un doute me saisit. Des cumulus sont déjà formés sur la Verte et les Grandes Jorasses, il fait vraiment chaud pour l'horaire matinal, la météo prévoit un risque orageux en fin de journée... Ne faut-il pas mieux abandonner tout de suite plutôt que de risquer de nouveau une issue délicate. Non ! Pas cette fois ! Nous avons les solides atouts énumérés ci-avant !

J'ai prévenu Jean. L'escalade n'est jamais très dure (IV, rarement V sur les dernières longueurs). On doit donc faire beaucoup de corde tendue (c'est-à-dire progresser simultanément en s'interdisant la chute, bien que la corde soit en général toujours fixé à un coinceur ou un piton) ! Je m'engage et file essayant de tenir à peu près le rythme des autres cordées qui nous entourent. Jean rouspète une ou deux fois pour réclamer un assurage en longueurs. En réalité, je fais parfois des mini-longueurs lorsque j'estime un passage (toujours court) technique. Mais je suis sûr de son niveau d'escalade, sûr du mien aussi et par dessus tout sûr que la moindre sécurité de la progression en corde tendue fait gagner beaucoup de temps, qui est un gage de sécurité accrue au final sur une course d'ampleur comme celle-ci ! (moins de temps => moins de fatigue => plus de lucidité ...)

Le sommet du Grépon: enfin !

Le "chrono" tombe. Il nous a fallu huit petites heures pour atteindre le sommet. Presque moitié moins de temps que lors de notre tentative malheureuse ! De ce fait, ce coup-ci nous aurons le loisir d'une descente vigilante mais tranquille pour rallier la gare intermédiaire du téléphérique de l'aiguille du midi. Nous aurons une benne de retour bien avant l'heure de la dernière : bref, ce coup-ci, on a eu de la marge et ça a tout changé.

Le tracé de l'itinéraire de montée dans quelque 800 mètres de face



Epilogue
J'avais jusqu'à présent "l'intime conviction" d'avoir fait le bon choix en appelant les secours mais ne pouvait l'expliquer ou le justifier. Ce retour m'a permis de trouver de nombreuses explications supplémentaires et essentielles :
- Oui le projet était foireux en octobre. La voie n'était plus en conditions ce jour-là : beaucoup trop de neige un peu partout sur l'itinéraire et notamment la descente versant nord qui aurait présenté un aléa majeur auquel je suis maintenant content, en connaissance de cause, d'avoir renoncé.
- Peut-être était-ce la neige aussi qui m'a induit en cela mais le fait est que j'ai fait de lourdes erreurs d'itinéraire dans la première tentative, erreurs qui nous ont conduits dans des difficultés beaucoup plus soutenues que l'itinéraire "normal". En particulier, nous avons certainement grimpé 50 à 80 mètres en trop avant le rappel intermédiaire. Ce passage dur en a induit un autre encore plus dur en mixte juste après en octobre. Bref, notre fatigue et notre lenteur d'octobre s'en sont trouvées démultipliées.
- Aveuglement de finir une course pour ma liste du guide ? Peut-être ... Toujours est-il que la comparaison entre les horaires des deux sorties m'incite à penser que nous étions "hors temps" dès la première moitié de la course et que cela aurait du m'alerter plus vite.
- Assurément, nous étions en meilleure forme ce coup-ci comme en témoigne les horaires resserrés mais aussi le fait que je n'ai pas eu besoin de sortir les chaussons :)

Le tracé de la descente depuis la brèche Balfour pour rejoindre le glacier

La boucle est bouclée. Je peux enfin dormir sans plus être tiraillé de questions sur cet échec automnal et tiens aussi à remercier mon entourage qui m'a toujours conforté dans ces choix difficiles que j'espère ne pas avoir à renouveler dans ma carrière d'alpiniste.

Les deux cailloux sur lesquels nous avons passé la nuit en octobre: vraiment pas grand !

 NB: D'autres photos sont visibles ici dans l'album Grépon-mer de glace 12/07/2011.

L'oiseau de feu

"Et soudain, il surgit de nulle part,
c'était un aaaaigle nooooir ...." euh un oiseau de feu en fait. Et ça c'est de l'itinéraire qu'il est beau, intelligent, intéressant. Jugez plutôt :
- 350 m d'escalade tout en continuité avec un niveau 6b/6c tout du long sachant que la paroi ne fait pas plus...
- du rocher sain et même du très beau calcaire sur l'ensemble de la voie
- un cadre préservé au cœur des Aravis

bref une très belle voie (on commence à prendre de bonnes habitudes avec Vincent) dont je devrais récupérer quelques photos rapidement. Quand à la chanson de Barbara, c'est le seul bémol de la journée, je l'ai eue dans la tête toute la journée mais heureusement, j'ai réussi à éviter de chanter à voix haute, Vincent aurait été capable de se décorder...



PS: le topo complet de la voie, c'est par là.

Secours au Grépon - récit d'une course extra-ordinaire

Ca commence par l'envie de finir la partie mixte de ma liste de course pour présenter le probatoire d'entrée de l'ENSA. Il n'a pas neigé depuis 10 jours et chose assez inespérée, il a fait relativement chaud, j'ai donc bon espoir qu'une course comme Grépon-Mer de glace soit de nouveau en conditions (comprendre du rocher sec sans neige).
Je me rencarde donc avec Jean et c'est parti le jeudi :). Train du montenvers de 15h30, on arrive au refuge de l'Envers à 18h30. Celui-ci n'est plus gardé mais quatre personnes ayant bossé sur la réfection du toit prenne leur métro du soir, comprendre l'hélicoptère qui les ramène dans la vallée après une dure journée de labeur. Une fois partie, nous nous retrouvons seuls dans une lumière déclinant rapidement. On se prépare un bon dîner puis allons nous coucher.

Réveil à 5h00, je l'aurais bien mis plus tôt mais je crains que la rimaye (la dernière crevasse qui sépare le glacier de la montagne qui est au dessus) ne soit compliquée à franchir. S'il faut louvoyer pour trouver l'itinéraire, autant éviter la nuit noire complète, souvent synonyme de perte de temps à rechercher le passage. Comme la course est d'ampleur (850 m d'escalade), perdre du temps veut aussi dire perdre des forces inutilement avant la suite. Bref, mon choix est fait. Je laisse au refuge ma bouteille de gaz pour m'alléger au maximum...
Départ à 6h00, on descend sur le glacier de Trélaporte puis nous dirigeons vers le lobe glaciaire où se situe le départ de la voie. Jean a du mal avec ses crampons puis fait tomber sa frontale. Nous avons déjà perdu un petit quart d'heure. L'arrivée au pied se passe en revanche bien. Nous passons une première rimaye par la droite via un peu de rocher facile puis franchissons une deuxième rimaye dans sur la gauche au pied de la voie dans des éboulements de blocs de glace. On s'équipe, enfile nos chaussons et commençons à grimper à 7h20. Jean refait tomber sa frontale et y perd les piles. On n'a pas trop reperdu de temps. Le départ à froid n'est jamais simple et préférons tirer 2-3 longueurs pour débuter, la cotation est tout de même de IV/IV+. Plus haut, le rocher se couche et devient facile, nous repartons donc corde tendu. 200 m plus loin, cela redevient un poil plus dur et sur demande de Jean, nous retirons des longueurs pour "assurer le coup". On ne doit plus être très loin du rappel qui permet de prendre pied sur l'éperon marquant la deuxième partie de la voie et il est seulement 11H15. J'ai l'impression qu'on est bien dans l'horaire et qu'on avance bien.
Ceci est en partie un leurre. Nous mettons une bonne heure supplémentaire pour rejoindre le relai de rappel, assez peu confortable qui plus est. 12h15 et je m'interroge. Au point où nous sommes, le demi-tour est déjà complexe (d'autant plus que l'ai fait l'erreur de prendre une corde à simple de 60 m au lieu d'un rappel de 50 m). Je regarde la suite. Du pied du rappel. On se retrouve dans le fond d'un couloir qu'il faut quitter pour rejoindre la rive droite puis un éperon qui se dresse au dessus. Problème, il y a de la neige, beaucoup plus que je ne l'imaginais. J'indique à Jean de remettre grosses chaussures et crampons. On a 2 bonnes longueurs de mixte à faire avant de joindre le fil de l'éperon sur lequel j'ai repéré la veille que le rocher était sec. Même si on y perd du temps, je me dis que la suite devrait aller et songe que cela sera moins galère que le demi-tour. C'est donc l'option que je retiens.

En vérité, ce passage mixte m'a bien émoussé. Trois verrous successifs m'ont donné du fil à retordre avec des pas parfois engagés, parfois d'artif bien physique. Quinze mètres sous le fil, j'ôte mes crampons ce qui me permet de grimper plus facilement. Au tour de Jean de passer, je manque de présence d'esprit et du coup il garde ses crampons trop longtemps, les enlève dans un endroit malcommode et les range dans son sac au lieu de les clipper à son harnais. A l'arrivée sur le fil, nous avons perdu deux bonnes heures.
Il est environ 15h lorsque je reprends l'escalade en chaussons. Désormais, le demi-tour est simplement impossible. Nous songeons chacun à la possibilité que cette course ne se passe réellement pas bien mais nous gardons de partager notre sentiment pour rester concentrés et garder la motivation. Il faudra encore deux heures et quatres longueurs de 4b/5b pour atteindre le sommet de l'éperon. A la sortie, il faut traverser un petit collu enneigé. Je perds encore pas mal de watts. 15 mètres à franchir dans 40 cm de fraîche en chaussons, pantalon léger et mains nues (je préfère tenter de garder mes gants secs).
Au dessus, une petite dalle de 5 m puis une vire qui s'échappe à gauche avant de retrouver une vire ascendante à droite et enfin, une raide fissure cheminée pour sortir à la brêche Balfour, 20 mètres sous le sommet du Grépon.
17h30, on est sur la première vire. C'était pourtant l'heure limite qu'il nous fallait respecter pour arriver à la brêche dans des conditions correctes. La situation météo générale est au foehn et au beau temps mais depuis 2 heures, des développements nuageux se sont produits sur les Grandes Jorasses qui sont maintenant sous un grain. Celui-ci a l'air de vouloir venir nous voir. Ce coup-ci, je me décide à parler à Jean de l'orientation de la course. J'appelle les secours pour les informer et leur demander conseil. Au téléphone, le planton est super pro. Il vérifie le bulletin météo, revoit le topo de notre course et nous remonte le moral en nous invitant à sortir à la brêche. C'est vrai qu'on en est tout près. Il me demande à combien de temps j'estime notre arrivée là-haut. Je lui réponds 1h30 (soit 19h30) car j'ai conscience que nous progressons très lentement à présent. On raccroche en se disant qu'on se tient au courant.
Cinq minutes plus tard, c'est la grosse averse, je pars trop vite à droite et chinte la vire facile ascendante à droite pour la remplacer par une raide longueur de 5c dans du rocher à présent trempé.
Dernière longueur. Je suis 10 mètres sous la brêche et n'arrive plus à forcer le verrou d'un gros bloc. Après un quart d'heure d'effort, ma main finit par atteindre un vieux coin de bois d'époque. Il tient ! Je sors enfin à la brêche. Jean a juste assez de lumière pour sortir à son tour avant la nuit noire. Il est 19h25. Et on rappelle le PGHM.
Ce coup-ci, j'ai réfléchi. Entamer la descente de nuit avec une seule frontale et de plus, connaissant le peu de goût de Jean pour la désescalade, me conduisent à écarter cette option. Au téléphone, j'explique la situation: on est mouillé par l'averse, rincés par la course, sans matériel de bivouac ou presque, et on a perdu encore une demi-heure supplémentaire par rapport à notre dernier contact. Le planton est toujours aussi pro. Il m'indique qu'il va faire le tour avec les secouristes pour savoir quels actions adopter et nous rappelle. Cinq minutes passent. Jean me demande si on ne ferait pas bien de les rappeler. Je lui propose à l'inverse de faire tout comme si on allait continuer, histoire de rester dans l'action et ne pas trop se poser de questions. On organise donc nos vaches, trie le matériel, tâchons surtout de nous couvrir et de se réchauffer alors qu'il fait pratiquement nuit.

Dix minutes plus tard, le planton rappelle. Il m'explique que la procédure du PGHM est claire : si personne n'est blessé, la nuit constituant un risque supplémentaire pour les équipes de secours, on ne les engage qu'au petit matin. On va "dormir" sur place ! Et on convient donc de se rappeler au petit matin. J'appelle enfin Carole pour la tenir au courant et lui indique qu'elle peut avoir de nos nouvelles auprès du PGHM en cas de besoin.
Ce coup-ci, j'indique à Jean que nous sommes bons pour bivouaquer. Stupeur et tremblements. On finit de s'organiser; vidons les sacs du matériel que nous déposons à côté (un sac à dos est un bon tapis isolant du froid), finissons de nous couvrir, étalons la corde au mieux sur la terasse d'1,5 m2 qui nous servira à nous allonger, tâchons de nous restaurer et boire, sortons l'unique couverture de survie ainsi que le droit de soie que nous avons. Enfin, vers 20h30, nous nous préparons à dormir. On a glisser nos quatre pieds dans le drap et avons disposé la couverture de survie comme nous pouvions. Les deux premières heures, nous réussissons pas trop mal à dormir, peut-être une bonne demie heure. L'inconfort nous réveille parfois mais pas encore trop le froid. Vers 22h, une nouvelle averse démarre. Bien que petite, elle est suffisante pour mouiller le rocher et nous faire perdre de la chaleur. Vers 23h, réveil en sursaut proche de la panique, nous avons tout les deux eu au même moment le sentiment de tomber de notre rocher. On se calme. On n'a pas la place de faire de grands gestes sans être déséquilibrés et, bien qu'attachés par nos vaches, une chute serait toujours un gros désagrément suppémentaire. Le deuxième tiers de la nuit se complique. Un peu de vent envole régulièrement la couverture de survie trop petite pour envelopper deux corps correctement. Une fois, je la rattrape juste à temps d'une main alors qu'elle était complètement partie ! Le froid se fait de plus en plus piquant (bien que la nuit soit objectivement clémente pour un mois d'octobre, sans doute à peine -5°C au plus froid). Nous nous levons régulièrement pour faire des exercices afin de se réchauffer. Vers 4h, la couverture finit par se déchirer à force d'être tendue pour nous couvrir tout les deux. La fin de la nuit promet d'être délicate d'autant que c'est toujours en fin de nuit qu'il fait le plus froid. 5h30, Il me semble percevoir enfin le ciel qui prend une teinte un tout petit peu moins sombre. Nous ne pouvons plus dormir. Ayant décidé la veille de se rappeler au petit jour avec le PGHM, j'informe Jean que j'appelerai à partir de 7h, le lever du jour étant à 7h30.
A 6h, le planton m'appelle ! Il me demande notre décision : descente à pieds ou avec les secours ? Jean a l'air partant pour finir. Moi pas du tout. J'ai peur de sa chute et d'être trop faible pour ne pas pouvoir l'arrêter. 10 minutes de concertation à deux. Je les rappelle : "Venez nous chercher". Il m'indique qu'ils décolleront au petit jour, soit vers 7h15. En attendant, il nous faut ranger tout le matériel dans les sacs, plier la corde, réaliser un nouveau relais sur friends pour permettre au secouriste de se vacher sur le relais de rappel.

Le temps passe. 7h rien. En bas, on voit Chamonix, il y fait encore très sombre même si on voit clair à notre niveau. 7h15.
A 7h25, ça y est on entend le bruit lointain des turbines. L'hélicoptère EC 145 indicatif Dragon 74 de la sécurité civile monte depuis la mer de glace en un seul mouvement hélicoïdal à gauche pour se porter à notre niveau. Je me dresse debout sur la brêche. J'allume ma frontale afin que, si besoin, ils nous repèrent plus facilement, j'écarte mes bras tendus, les mains légèrement au dessus de la tête (signe international pour indiquer avoir besoin de secours). L'émotion m'envahit complètement. Je suis au bord des larmes. Pas du soulagement de voir le dénouement si proche mais de honte d'avoir manifestement échoué quelque part. L'hélico arrive tout près au dessus de notre tête. Moins de 50 mètres. Un homme sort de la cabine. Le souffle des pales devient à présent puissant et nous gèle encore plus. Il descend au bout du treuil, en poussant deux fois du pied les parois qui nous encadrent pour ne pas se les prendre. Il est debout sur la brêche, avec nous. Je lui tend l'anneau du relais pour qu'il se vache. Il retire le treuil. L'hélico se décale aussitôt pour ne pas rester au dessus de nos têtes - le vol stationnaire est toujours plus compliqué et risqué. Le secouriste nous range nos derniers mousquetons qui dépasse puis me prépare en premier avec une longe permettant de me vacher sur lui, d'accrocher mon sac à dos à mes pieds. Il me demande de tenir devant moi le connecteur qui servira au treuil. Celui-ci redescend. Un signe de la main. 2 secondes, mes pieds ne touchent plus le sol et je suis 5 mètres au dessus de la brêche, de Jean, du secouriste. 2 secondes de plus, l'hélicoptère s'est décalé, j'ai 500 mètres sous les pieds. 10 secondes plus tard, le mécanicien treuilliste m'a fait rentrer dans la cabine. Moins de 10 minutes plus tard, tout le monde est à bord.
L'équipe en profite pour faire un tour de repérage du massif. J'ai toujours ce sentiment de culpabilité qui m'oppresse. Le mécanicien me tend son pouce pour me demander si ca va. Je réponds que oui. Ce geste me fait un bien fou, moralement surtout. Je comprends que les gens qui sont autour de nous ne vont pas juger notre action et ont simplement fait leur métier, quel beau métier ! Je commence à sortir de ma torpeur et regarder par les fenêtres. Nous sommes au bord, en plein milieu de la face nord des Grandes Jorasses ! C'est magnifique. Six alpinistes grimpent dans la MacIntyre. On continue le tour. En 3 minutes, on monte au niveau du Mont-Blanc. Quelques alpinistes aussi sur l'arête des bosses. Puis on redescend sur Chamonix.

C'est fini. On est en bonne santé. Et on ne peut que remercier chaudement ces hommes et femmes au métier si particuliers: secouristes en montagne.
Quand aux différents enseignements de cette aventure, ils sont également nombreux et feront l'objet d'un prochain billet.

NB: Pour aller plus loin sur le sujet du secours en montagne, je vous recommande le livre d'Anne Sauvy, captivant sur le sujet

La course en montagne, à Chamonix et ailleurs...

Suite à ce billet, voici un mode d'emploi de la course en montagne à Chamonix et ailleurs.




A Chamonix
Pour les vieux routiers guides chamoniards* :
- Se réveiller une petite heure avant la 1ère remontée mécanique
- Se pointer à celle-ci 2 minutes avant son ouverture
- Repérer une connaissance dans l'avant de la file d'attente et la rejoindre pour taper deux minutes de causette

* si tu fais partie de cette catégorie, n'y voie rien d'autre qu'une amicale raillerie mais aussi et surtout beaucoup d'admiration pour la profession que tu représentes et à laquelle j'aspire aussi.


Pour les autres :
- Compter 1/4 h de plus sans compter le temps de transport si tu n'habites pas Chamonix
- Faire la queue pour obtenir ton ticket
- Faire la queue pour la (2è ou 3è à moins que tu ne soies un vrai insomniaque cas auquel ta course est mal barrée) benne (resp. le train)


Pour tout le monde :
- Si 2 jours et refuge/bivouac : se tirer la bourre pour avoir les meilleurs places et se lever en premier en partir en premier (sauf s'il a neigé 1 m et qu'il faut tout tracer cas auquel opter pour 5-10 minutes après tout le monde genre j'ai mal réglé mes crampons, faut pas que ce soit louche non plus)
- Sinon, se tirer la bourre pour être le premier dans la voie et ne pas se taper les chutes de pierre/glace des autres cordées.
- Courir jusqu'à la benne (train) qui ramène à la vallée si possible en doublant les lents devant soi qui vous ralentissent



Ailleurs
Profiter d'une montagne sauvage et préservée sans remontée mécanique pour aller à votre rythme :))  .


NB: bien sûr Chamonix a aussi ses avantages à commencer par l'extraordinaire richesse et variété de ses itinéraires d'alpinisme ;-)

Le Joyau et le Lotus

Un nom de bande dessinée, à mi-chemin entre Tintin et les aventures de Blake et Mortimer, terriblement évocateur. La voie ne pouvait être que (très) belle. Pas de gaz dément -elle se déroule majoritairement sur une arête- mais une ambiance extraordinaire face au Moine et au carrefour géant du massif du Mont-Blanc: la jonction Leschaux-Mer de glace. Celle-ci nous déroule ses vagues marquant l'alternance des saisons. Bref un cadre magistral, le secteur est de plus assez délaissé des grimpeurs ce qui fait qu'on y grimpe peinards, c'est-à-dire seuls. Tout au plus peut-on saluer quelques parapentes qui ne dérangent en rien vu qu'on ne peut pas dire qu'ils prennent beaucoup de place aux relais ;-) .

L'escalade se déroule dans un beau granit en général orange et compact présentant de belles sections en dalles et en fissures. On débouche sur une pointe avec un relais sommital mal commode (vieilles plaquettes Cassin dont les yeux sont trop étroits pour passer confortablement les mousquetons). De là, il faut pas moins de 8 rappels pour joindre le pied de la face en suivant la voie "la reprise" qui a l'air sacrément physique (si quelqu'un a le topo, je suis preneur).

Les photos sont par ici.

Pouce, ça ne compte pas ? Ah ouais! c'est ce qu'on va voir

Cousin Jean vient grimper avec moi une semaine au pays du Mont-Blanc: cool :)
On attaque donc à fond le dimanche par une bonne journée de repos ! Oui la veille je sortais d'une longue traversée d'arêtes alors ça n'a vraiment pas été possible de faire autrement.

Lundi, c'est parti pour la voie des Français à l'aiguille du Pouce. "Pouce ça ne compte pas, pouce, c'est pour rire ahah ahah ... assez rit !". Ainsi s'exprimait Bobby Lapointe qui a eu bien tord puisque le Pouce compte bien pour ma liste de courses. Et plutôt deux fois qu'une puisqu'on remettait ça le vendredi avec la voie des dalles.

Mais déjà, je me sens bien un petit Pouce-Café un de ces quatre....

En résumé, le Pouce, c'est un sommet des aiguilles rouges qui culmine à 2873 m avec une face sud présentant pas moins de 350 m de paroi avec de nombreuses voies majeurs dans un excellent granit orangé compact et sans fioritures constituant également un bon livre d'histoire à ciel ouvert de l'alpinisme (Les deux voies mentionnées ici ont été ouvertes dans les années 60 en grosses chaussures avec les moyens d'époque).

Le Pouce, vendredi matin

Si la voie des français est une ligne meveilleuse affichant tout de même TD+, la voie des dalles n'est pas à négliger pour autant avec TD- (notre sortie originale modifie aussi ce paramètre: voir ici): les relais sont en général correct (un bout de cordelette et un marteau en fond de sac peuvent toujours être utiles), mais la progression se fait souvent sur coinceurs/friends, sur pitons d'origine plantés dans de la terre (!), voir dans la tête (parfois il n'y a rien et on ne peut rien mettre mais ça reste rare).

Le Pouce: topo de "la sortie des jambons"

Eh oui, après moult fouilles dans divers topo, il semble bien que Jean et moi ayons "ouvert" une longueur originale: Ouahoouuu ! Quand on sait que la voie fait 13 longueurs environ, il y a vraiment de quoi crier cocorico d'en avoir faite une ^^ .
Mais, il y a un début à tout et comme qui plus est, elle n'est pas complètement moche - elle est même franchement belle quoique bien plus physique que le reste de la voie - je vous la relate ici. Ca commence comme d'habitude par un "plantez-vous dans la voie en ne sachant pas lire un topo", en l'occurrence, celui de la voie des dalles à l'aiguille du Pouce où, il est vrai, le brouillard était pas mal de la partie dans la seconde moitié de l'ascension.

Voici donc le Topo !

Aiguille du Pouce - voie des dalles, sortie des jambons
Cotation proposée pour la course: TD+

Cette variante se situe sur L10, L11 et L12, entre la voie des dalles et la voie "Pouce-café". Depuis R9 de la voie des dalles, grimper trop à gauche une grande longueur en 4 se terminant légèrement au dessus à droite du R10 de Pouce-café, 50 m, IV, relais sur friends dans un vague dièdre à gauche. De là grimper légèrement sur la droite jusqu'à une vire légèrement ascendante sur la gauche au pied d'un beau mur où l'on fait relais. De là s'engager dans le dièdre raide droit au dessus puis revenir sur la gauche par un système de fissures jusqu'à buter sous un surplomb, V/V+ bien protégeable. Sur la gauche de ce surplomb , le rocher parait brisé et peu engageant. Prendre droit au dessus en suivant les fissures, A1 (doit pouvoir se passer en libre, cotation estimée 6c). Puis se rétablir pour aller faire relais 20 m au dessus, 50 m. Reste alors 70 à 100 m de rocher facile qui rejoignent rapidement l'itinéraire normal de la voie des dalles pour atteindre le sommet du Pouce.

Sur l'illustration ci-dessous, les tracés sont approximatifs pour la voie des dalles dont nous n'avons finalement pas parcouru la fin normale, ainsi que L10, L11 pour la sortie des jambons. En revanche, L12 est bien caractéristique et est donc tracée rigoureusement. C'est d'ailleurs le seul intérêt de cette variante :)

La montagne à l'envers

Nouvelle rubrique: la montagne à l'envers ou comment se fourvoyer, se tromper, se planter bref ce que le commun des homo alpinus appelle se prendre un but. A ce sujet, je vous recommande au passage la visite de ce site web.

Pour faire le vernissage, quoi de mieux que de vous raconter ma plus belle réalisation à ce jour, il se trouve qu'elle est en plus toute récente donc bien vivante encore dans ma mémoire :-)
Voilà le topo :

* Grand Billare - Pyrénées atlantiques
En direction l'arête Larangus - "Ouverture" d'une nouvelle voie: l'autre col caractéristique.
Par Etienne B. et moi-même, juillet 2009
(On a eu le temps de rédiger oralement le topo à la descente histoire de décompresser un peu)

Fixer la veille l'heure de départ du parking à 7h... Le lendemain, éteignez votre réveil, ça va passer. Se lever à 7h15. A 8h15 environ, partir du parking. Pour rattraper le temps perdu, mettez-vous un peu dans le rouge sur le sentier de la marche d'approche en évitant soigneusement de repérer l'approche générale quand on aperçoit un point de vue d'ensemble. Préférez au contraire perdre encore un peu plus de lucidité en avançant plus vite.
Une fois bien échauffé, vous devriez donc avoir remonté tout droit le pierrier à la sortie de la piste du bois de Larangus. Venir alors buter contre un petit cirque rocheux. Prendre alors le temps de faire une pause puis, après un rapide coup d'oeil sur les environs, jeter un non moins rapide coup d'oeil au topo "officiel" [passages pyrénéens]. L'important est d'éviter tout les détails et de retenir arbitrairement celui d'un col caractéristique. Le repérer sur le terrain, droit au dessus du cirque.
Juger alors que celui-ci est atteignable par la gauche via des vire herbeuses puis faites preuve d'un optimisme encore plus aveugle en décidant de couper à mi-parcours par des rochers qui ont l'air faciles.
Grimper dedans toujours en mode approche, donc sans équipement, jusqu'à aboutir à une fourche rocheuse au dessus d'une petite vire herbeuse.
Laisser le doute s'installer...
Après avoir constaté:
- que vous étiez trop haut pour faire demi-tour (soit une hauteur de 10-15 m environ)
- que ça ne passe pas facilement à gauche
- ni à droite...
Laissez un instant de panique vous envahir en considérant que la possibilité de vous planter devient réelle.

A partir de là, brancher pour de bon le cerveau pour ne pas vous la coller ! Le leader devra donc sortir de son sac:
- un coinceur pour faire un 1er point
- la corde pour commencer à se vacher
- un autre coinceur pour faire un 2eme point et donc un relais
- profiter du nouveau confort pour enfiler son harnais et son casque
- aider alors son second à faire de même puis respirer un grand coup

Tirer alors une longueur de 50 m dans du rocher péteux d'abord (III, 15m) puis dans du terrain raide mi-cailloux mi-herbeux jusqu'à trouver un béquet raisonnable pour faire relais. Traverser alors 20 m de rocher pourri (exploité par des cristaliers ?) sur la droite en III/III+ et arriver dans une prairie où faire un confortable relais sur arbre et une petite sieste au soleil. De là rejoindre, juste sous la première aiguille rouge "l'autre col caractéristique".

Quitte à rester dans la raison, regarder attentivement la somme des erreurs écoulées. Descendre alors par l'itinéraire classique d'accès à l'arête Larangus pour rejoindre la piste du lac de Lhurs (20 min).
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