Au comptoir

Où le barman se perd en digressions variées à qui se présente à lui ...


Peney, Peney, run, run !

(ou l'école de la lenteur...)

Dernière semaine. C'est un peu la récompense après sept semaines d'évaluations et d'apprentissages tous azimuts. Le programme est de faire de la montagne, juste pour soi, pour se perfectionner. Dame nature préfère nous rappeler que les récompenses se méritent: elle nous colle donc une météo pourrie de chez pourrie (vous en avez peut-être entendu parler, vous aussi...).
Le vendredi : on fait quoi la semaine prochaine ?
Moi: j'irai bien à la traversée Rochefort-Jorasses.
Le GI (pour gentil instructeur, mais mettez GM=gentil moniteur, GO, ou GG= gentil guide si ça vous chante) : euh la semaine prochaine, la météo est vraiment pas de la partie, on se rappelle dimanche pour faire le point.
Le dimanche ne donne rien, toujours pas d'amélioration en vue, c'est même annoncé encore pire.

Lundi
GI: OK, on va aller faire de l'artif' au Peney.
Moi: Cool, j'ai tout à apprendre là-dessus :)
On passe la journée à étudier la théorie de progression, préparer le matériel, faire les courses (de bouffe) : on va bivouaquer 2 soirs là-bas. Le plan est de gravir la voie Fanino (Peter Pan pour l'autre cordée de 2 stagiaires + 1 GI, qui est avec nous). La cote annoncée est A2+, 180 m (je vous renvoie à la page C2C pour l'explication). On doit faire une longueur d'école le mardi puis équiper la première longueur de la voie. Mercredi, on devrait remonter L1 puis équiper L2, L3, atteindre la vire, hisser les sacs pour dormir là-haut et équiper L4 avant de se coucher. Jeudi, remonter L4 puis équiper L5, L6 et grimper L7 en libre (4+).
Je rentre chez moi le soir histoire de préparer un maxi taboulé qui tienne au ventre (recette ici).
Nouvelle méthode de remontée sur corde : on ne doute pas qu'elle devienne à l'ascension
du second ce que le crochet Julio est au rappel :-p
Taboulé pour 3 jours

Mardi
On s'arrête à l'escadron local pour faire les sacs. Ce qui ne sert pas avant le bivouac au fond. Les matelas mousse dans l'intérieur autour. L'utile pour la journée, au dessus.
On arrive à la falaise vers 12h00. Mangeage et longueur d'école. On attaque le vrai vers 15h00. Je grimpe. A mi-longueur, je pose un friend un peu ouvert, un peu de travers et... c'est le vol : trop de possibilité de bouger. A côté, mon camarade a la décence de m'imiter avec le style : il vole sur crochets à gouttes d'eau. Je boucle ma longueur. Il est pas loin de 18h00.
Dans L1 de Peter Pan
  Mon GI suit pour déséquiper (c'est que ça pitonne aussi dans ce rocher péteux). D'ailleurs, chaque fissure a déjà de belles marques de pitonnages: pas très rassurant car les pitons chantent peu avec le sentiment qu'ils rentrent sans taper. Il doit nous manquer certaines variétés.

Camp de base au top
Vraiment au top
Le soir, j'ai pensé à la guitare et on passe une nuit super, dans les portaledges fixés juste au dessus du sol. Au moins, on ne sent ni les cailloux, ni la pente. Côté météo, il pleut sans discontinuer et on est content d'avoir opté pour cette falaise déversante.

Mercredi
On remonte sur la corde fixe, même ça, c'est physique quand ça dure 40 mètres. J'attaque la deuxième longueur, perplexe. Seule une fine fissure où aucun de mes pitons semble complètement ad-hoc. Je finis par en choisir un. Je le tape, il chante toujours aussi faux, et j'ai pas ma guitare pour lui donner le La 440 Hz. Je le teste à coups de pieds dans l'étrier. Il tient. Je me vache dessus et quitte ainsi le relais.
- Mon GI : et sinon, tu clippes pas le relais pour faire un point de renvoi ?
- Moi : ah oui, zut, j'avais oublié merci. "clip", une dégaine, le tour est joué.
[une bonne vingtaine de secondes: pas moins !]
Tzing
- Tex-Avery (moi en l'occurrence) : ce bruit c'est ?
BANZAaaaï ! Le piton vient de sauter et je chute sur le relais. La journée commence bien avec un facteur 1,87 ! Mon GI doit remercier pour lui même sa présence d'esprit : une minute plus tôt, il aurait pris ma chute direct dans les hanches...

Dans L2 de Peter Pan
Ambiance Eigerwand avec un brouillard qui nous colle à la peau
Ça a du me prendre pas mal de minutes pour me calmer et me concentrer. En 1h, je n'ai guère avancé de plus de 10 m. Petit à petit, je finis par arriver à un spit et commence à me sentir un peu moins mal. Vlà aut' chose. Le spit n'est pas là par hasard... mais pour protéger une succession m..dique de pas sur crochets à gouttes d'eau : invention infâme dont seul l'appui vertical fait que ça tient. Autant dire que t'as pas intérêt à attraper la tremblante du mouton sur tes étriers quand ils sont sur crochets. Une chasse d'eau salvatrice (cordelette fixée sur le point suivant) me permet de me protéger à mi parcours de ces 4-5 mètres aléatoires. Dommage, le GM d'à côté l'a vue aussi. Il m'exhorte à jouer le jeu et ne pas l'utiliser. Peine perdue, mon moral est déjà entamé avant même les sifflets de la foule. Je continue et j'arrive au point. Ce coup-ci, il me fait carrément la tête si je ne coupe pas le ficellou. Compliqué d'un point de vue éthique alors que je m'en suis servi... je finis néanmoins par m'incliner sous la pression incisive et renvoie ce qu'il me reste de fierté avec mon moral : dans les chaussettes.
Nouvelle fissure : ouf ! Je vais pouvoir remettre des friends. Ah non, pas ouf. En fait, le caillou est plus que médiocre et je fais tomber des fours à micro-ondes de 60 m de haut. La longueur se termine par une longue traversée à gauche. Le libre me tente pour en finir plus vite. C'est sans compter sur mon moral décidément aux abonnés absents. Je m'incline et finis la besogne comme je l'ai commencé: avec lenteur.

À R1, mon GI patient oscille entre walkman, sieste et coup de froid mais il peut enfin partir pour me rejoindre, après plus de 3h30 d'attente ! Je suis sur un relais suspendu plein gaz sur 3 spits, j'ai à peine hissé le sac que le syndrome du harnais n'est déjà plus très loin. Ça promets à moins que... concertation.
La cordée d'à côté fait demi-tour, non moins échaudée par les difficultés que ce nouveau type d'escalade nous oppose. J'expose ma fatigue morale. C'est donc mon GI qui fera L3 pour rejoindre la vire. Je lui soutire donc sa sellette et profites enfin un peu du calme. Et puis, ça me donne aussi l'occasion de déséquiper une longueur pour affiner le schéma global de progression. Je le regarde grimper et prend ma leçon : vaché toujours directement dans le point avec son fifi au pontet, il enchaîne sa longueur en moins de 1h15. Je m'emmêle un peu les neurones au moment de lui envoyer les sacs pour le hissage... Ça fait encore plus peur que tout le reste. L'idée de tout laisser aller et que le seul contact qui reste est le relais du dessus avec la corde qui frotte forcément partout sur laquelle on va remonter. Je suis bien content qu'il s'agisse d'une 10,5 mm au lieu d'une joker (9 mm).
La remontée sur corde : jumars et confiance de rigueur
Dans L3 de Fanino : encore du gros dévers

Arrivés à R3, il est quasi 18h. Autant dire que repartir dans L4 n'est pas gagné. En plus, la météo annonce finalement pourri pour le jeudi rendant la sortie par le haut quasi impossible. Les autres sont en bas, avec le feu et le bivouac protégé du vent et d'une humidité supplémentaire (on est abrité de la pluie mais seulement sans vent à la vire). On décide donc de boire une bière (on les a quand même montées !) puis de redescendre. La nuit là n'a pas de sens.

La vire où on ne dormira pas

Rappel pendulaire de 90 m: le dévers avance de pas moins de 20 m
entre le pied de la paroi et la vire
Jeudi
Je repars dans L1 de Peter Pan où nos camarades ont oublié une dégaine. Je me sens mieux, moins flippé. Comme quoi on s'habitue à tout. Et puis, voir grimper mon instructeur m'a appris plein de choses sur l'efficacité. En outre, la longueur est un peu plus facile. Bref, ça sors en moins de 2 h sans plomb ni vol, je commencerais presque à goûter l'expérience...
Même les couleuvres vipérines viennent se mettre au sec au bivouac

Au moment où le retour s'annonce, ces 3 jours m'auront donc secoué, rappelé à une nécessaire et saine humilité... mais donné un goût de "reviens-y", histoire de finir le travail. Merci tous les 4 pour ces moments partagés et à bientôt j'espère pour de nouvelles aventures.
Quand à la pluie, elle nous accompagne encore sur la marche retour, preuve que notre choix d'activité était judicieux ;-) .


PS: Comme d'hab', d'autres photos ici.


Comme une étoile filante

C'est une histoire de copains et une histoire de montagne. C'est bien plus que tout ça. C'est l'histoire d'une aventure. Et comme disait l'autre, l'Aventure, c'est l'aventure. Avec Laura, c'est déjà la quatrième fois que nous faisons cordée, toujours dans la bonne humeur.  Ce coup-ci, nous voilà partis pour une équipée à quatre avec deux très bons copains : Aurélien et Damien qui feront cordée ensemble. C'est un autre fil conducteur de mon été 2012 en montagne : plus on est de fous, et bien ma foi plus on est de fous :)).

L'objectif est une course "sérieuse": la traversée des aiguilles de Chamonix. Elle a tout pour faire rêver : une classique parmi les classiques, de l'engagement (IV), de l'escalade (TD- tout de même), une chevauchée de 2 jours avec un bivouac en altitude.

[Aparté, Pour info, matos conseillé :
rappel 2x60m
1 jeu de friends du 0.3 au 2 C4 avec petites tailles doublées
7 dégaines dont 2 longues.]

Dimanche 9 septembre, les sacs sont bouclés. On se retrouve à la première benne du lundi matin. Et on démarre par la traversée en direction de l'aiguille du plan. Une fois n'est pas coutume, je suis certainement "le mec en forme" du groupe. Deux fois n'est pas coutume, j'ai envie de savourer chaque moment passé là-haut et ne suis donc nullement pressé (à quoi ça sert sinon, de prendre deux jours ? :) ). Je laisse donc volontiers la recherche de l'itinéraire à mes trois acolytes. Le rognon du Plan : les rappels c'est bien, la désescalade, c'est mieux. Voici la première leçon de la course et l'on vient de l'apprendre à nos dépends. On a tiré trop longtemps sur le fil au lieu de prendre à droite en désescalade. Conséquence: 2 grands rappels, et le deuxième qui se coince... J'assume mon statut de "Joker" et remonte donc débloquer la corde. Une heure de perdue. C'est pas grave. On a le temps. Le plaisir est intact.

Arrivés au Plan, on fait un dernier check météo (merci le téléphone 3G) car on est au point de non-retour: soit on continue avec obligation de terminer la course, soit on fait demi-tour. Les orages sont toujours prévus pour la soirée du lendemain. On a donc largement le temps de finir. On continue ! On traverse un couloir puis démarre une escalade, soutenue-qui réveille alors que nous sommes en mode rando depuis le début. Je repropose à Laura une petite école de vol : la pédagogie est affaire de répétition. Pour l'encourager, je lui chante "I believe I can Fly" à la Kad Merad mais rien n'y fait, ce ne sera pas encore pour cette fois. Je me demande bien pourquoi... Au fait, où on en est du cheminement ?

Plus jamais à partir du Crocodile, nous ne serons capable de faire correspondre le descriptif des deux topos que nous avons emportés (Rébuffat et camptocamp) avec la réalité du terrain durant cette première journée. Nous sommes rentrés sans s'en rendre compte dans un no-man's land étrange. Ajoutez à cela les nuages qui bourgeonnent et soulignent les lignes de fuite des arêtes et des aiguilles, pour mieux les suspendre hors de l'espace des hommes, nous devenons désormais hors du temps... et hors temps ! Samerlipopette, on a encore coincé un rappel sous le Crocodile (à moins que ce ne soit sous le Caïman ??). Aurélien émet l'éventualité de couper la corde, juste à l'instar du bout que nous venons de trouver... Pas question !
Je me relance donc, assuré par Laura, dans un bout d'escalade mixte aux protections un peu aléatoires. Vous ai-je dit ce qui me passait par la tête dans ces moments-là : un mélange de plaisir de grimper, de culpabilité d'engager, de peur de tomber aussi, d'excitation d'impressionner enfin (l'éternel côté cowboy fringuant des bacs à sable du ptit mec qui donnerait tout pour un bon mot ou un beau mouvement qui en jette aux yeux de son assistance ^^)… C'est un peu confus et il faut rester concentré.
Je n'ai pas mis les crampons, il y a un peu de neige, un peu de glace, un peu de rocher branlant, ouf une bonne protection sur friend. J'ai eu la bonne idée de prendre ma pioche au baudard ainsi que de tirer le vieux bout de corde. Un vieux piton qui traîne. Je le retape vigoureusement et place un friend à côté puis fixe le bout de corde direct au piton. Cela permet ainsi un va-et-vient commode entre l'écaille où s'est coincée la corde et la terrasse où sont les copains. Je clippe ma corde dans le friend et me laisse descendre sur la corde fixe pour aller décoincer. Le friend se déclippe ! Je glisse sur deux mètres et me retiens avec les mains sur la corde fixe. Ni Laura (qui me voit tomber mais avec plus de mou dans sa corde !?) ni moi n'avons compris tout de suite ce qui se passait mais enfin, tout va bien. Je décoince la corde puis revient. Une heure de plus de perdue.

Continuons. Nous sommes de plus en plus suspendus au milieu des nuages. Le village dans les nuages et Casimir ne sont plus très loin. Manque tout de même la marmaille nue. Dans un écrin. On n'était pas sensés être dans le massif du Mont-Blanc ? Sûrement un autre coup de la ligue. La lumière diminue doucement. Nouveaux rappels. Ce coup-ci, nous en sommes aux prières et autres incantations vaudou pour ne pas coincer une nouvelle fois. Régulièrement, on essaie de deviner à travers les nuages et les lignes de crêtes la suite de la course, de comprendre où nous en sommes. Dernier rappel avant de rejoindre une vaste croupe où l'on aperçoit des emplacements de bivouac. La lumière devient assez faible, c'est ici que nous allons dormir. On voit l'aiguille du Fou un peu plus loin. L'un de nous est convaincu de ne pas avoir passé le Caïman. D'ailleurs, il doit s'escalader dans le topo et on n'est pas passé à proximité d'un sommet depuis le Plan. Mais tout de même le Fou semble proche. La conclusion du conciliabule à quatre est sans appel : nous sommes après le sommet du Caïman, au col du même nom.
C'est une demie bonne nouvelle : plus avancés que redouté mais moins qu'espéré. Au moins, le bivouac est d'un confort quatre étoiles, une par personne. On est large en intendance. Et le ciel voilé juste ce qu'il faut pour éviter de se cailler. Dans nos sacs de couchage, on se blottit les uns contre les autres. Je ne peux rêver meilleure nuit à la belle étoile. Manque plus qu'une étoile filante pour le côté onirique...

Une bonne nuit est toujours trop courte. Réveil. Le temps du petit déjeuner et des préparatifs sont plus longs qu'en refuge, normal. On se met en route vers 7h00. Et il nous faudra trois heures pour atteindre le pied du Fou. Les copains m'attendent et tournent leurs regards sur moi. Ce coup-ci, c'est mon tour. D'un coup, je me sens un peu le guide du groupe. Des paroles de Bunny me viennent en tête. Il va falloir faire mon maximum... pourvu que ça leur plaise ! On n'est toujours pas en avance. Les deux premières longueurs passent avec deux pas d'artif, pas le temps d'essayer en libre, le sac pèse ici vraiment son poids. Il s'agit d'être efficace. Le cheminement devient un peu moins clair. Non, tout va bien. On enchaîne vers le pied d'un mur fracturé où tout semble sableux. C'est ici que ça s'est éboulé récemment : 20 mètres de partis. Ça n'a pas l'air plus solide en dessous. J'essaie de me faire léger (sic !), protège à tout-va en me demandant si seulement un point tiendrait en cas de chute. J'ai du sable dans les yeux, la bouche, les oreilles, partout. C'est par où la plage ? J'arrive un peu entamé au relais. Heureusement, le plus dur est passé. Pas de cowboy ici, juste le sentiment d'être passé dans un endroit pas drôle... Ne penser qu'à la grimpe, rester concentré. Je fais venir Laura. Elle couine un peu mais ça passe. Cette longueur du Fou donne tout le sens de son nom. Le reste est avalé gentiment.
On contourne les ciseaux. C'est par où ? Encore des hésitations d'itinéraire. Rien dans le texte des topos. Si on n'avait prêté plus d'attention au tracé de Rébuffat, on n'aurait pas hésité une seconde. Toujours lire et se redonner une leçon d'humilité. En la matière, ce n'est en l'occurrence que l'apéro. On arrive en haut du Spencer. Il est déjà 17h ? Le temps a l'air de se maintenir. Mais on n'est vraiment pas en avance. On a toujours les deux heures de retard de la veille. Peut-être même une heure de plus avec la recherche d'itinéraire. 19h, toujours pas d'orage mais pour combien de temps encore. On est au glacier des Nantillons. Il a l'air d'être en neige. Il n'est pas très long. Il y a des traces. Ça va forcément le faire. On sera juste à Chamonix un peu tard genre vers minuit.

Ah ! En fait... il y a un passage en glace. Contournement. Plus de 30 minutes pour descendre de seulement 20 mètres. La lumière diminue, on sort les frontales...

On continue. Il pleut maintenant depuis un petit moment mais pas trop fort. Ça reste un crachin breton. On atteint le rognon des Nantillons. Il fait bien nuit noire à présent. On désescalade, la pluie s'intensifie. Quelques coups de tonnerre. Merde, ça commence à craindre franchement alors qu'il ne doit pas rester 300 m de dénivelée à descendre pour rejoindre un terrain "à vache". On arrive au niveau des rappels. La face nord des Grands Charmoz se met en colère. Ravinée par la pluie, elle libère des chutes de pierre régulières, fortes, dans un fracas sourd et inquiétant. Ce ne sont plus des petits cailloux qui partent là. Il y a des mètres-cube. Comment retraverser le glacier au pied des rappels ? Mes voyants d'alerte clignotent dans ma tête depuis un petit moment. Je demande à Aurélien : "tu veux pas qu'on appelle les copains là ? Ça semble vraiment pourri, ça fait une heure et demie qu'on est sous l'orage, c'est pas comme si on n'avait pas joué le jeu mais, les chutes de pierre, je les sens vraiment pas trop". Tout le monde acquiesce. Aurélien appelle. Pour ce soir, ça risque d'être dur. Faut essayer de continuer. Aurélien et Damien font le premier rappel. Laura n'est pas loin de craquer. Et merde, pas ça,  ce n'est pas le moment. Alors j'essaie simplement de la réconforter, de la faire rire. Je sais qu'on fond d'elle, il lui reste de la ressource. Ce premier rappel s'éternise.
Damien et Aurélien hurlent : "Rémi ! On remonte ! L'hélico va venir". Nom de Zeus Marty! On dirait bien que je suis victime d'une faille spatio-temporelle ! Après trois heures de dégradation continue de notre situation, voilà enfin une bonne nouvelle. Tout le monde remonte donc sur le petit promontoire, juste au dessus du premier relais de rappel. On love les cordes, fait un relais secondaire pour accueillir un secouriste, emballe tout ce qui peut l'être. Nouvelle communication avec le PGHM : "l'hélico ne peut pas venir, il va falloir vous débrouiller tout seuls, vous avez un créneau de 3 heures d'accalmie avant le déluge". On est tous les quatre sonnés... Rester concentrés. Le coup de fil avec le PG n'est pas fini que je commence à redéballer notre matériel de cordée. Toujours bouger et rester mobilisés. Il faut traverser le glacier coûte que coûte. D'ailleurs, les chutes de pierre ne se sont-elles pas un peu calmées depuis quelques minutes ? On est au bord du glacier en deux rappels.

Aurélien attaque la traversée dans le noir, vers l'inconnu. Vers la délivrance ? "Pierres !!!" Damien, Laura et moi restons interdits. Il est potentiellement dans l'axe et ça vient de nouveau de se décrocher sévère dans les Charmoz. On perçoit sa frontale revenir à vive allure malgré la glace vive : 15 minutes pour y aller, 2 pour revenir ! Aurélien aussi, a de la ressource. Plus question de traversée. Que faire ? On tergiverse un peu. Je démarre une lunule pour ne pas rester inactif mais je sens bien que les autres ne sont pas chaud dans le noir. OK: on ne peut plus rien faire. Il faut donc bivouaquer au bord du rognon. Et arrêter de rester dans l'axe des séracs supérieurs. On retourne à la mauvaise vire. Il nous reste 45 minutes avant le déluge. On éloigne et on emballe autant que possible la quincaillerie métallique. On sort les affaires de bivouac. La pluie est déjà bien présente. On a une vire de 2 à 2,5 mètres de longs sur 60 de large pour quatre, 2 grandes couvertures de survie. On va se serrer. Damien, héroïque alors que nous sommes tous déjà un peu recroquevillés et abrités, a juste le temps de nous faire une soupe chaude avant le déluge. La foudre s'abat maintenant sur les sommets alentours. J'ai passé à Laura mes gants secs imperméables et mon duvet. On se serre plus que jamais les contre les autres sous les couvertures de survie. On communique régulièrement avec le planton du PG. Les nouvelles ne sont pas bonnes : une quasi-certitude que l'hélico ne pourra pas voler, peu d'espoir d'une caravane terrestre, a fortiori rapidement. Une météo mauvaise jusqu'au lendemain (jeudi au moins donc) avec un isotherme 0°C annoncé en baisse continue sur la journée qui commence de mercredi. Il va falloir se bouger et trouver une solution. On est trempés jusqu'aux os, bien affaiblis, et ces perspectives ne peuvent nous laisser envisager la possibilité d'un bivouac supplémentaire sans sérieuses conséquences. Une mauvaise nuit est toujours trop longue...

Trouver une solution, oui ! Mais aussi préserver ses cartouches ! Il s'agirait d'éviter toute débauche d'énergie qui se révélerait être un échec. On a pas la force pour faire beaucoup de tentatives différentes. Nouveau coup de fil du PG. Aurélien nous annonce : "l'hélico est là dans 30 minutes. Si vous ne voulez pas abandonner vos affaires, il faut les préparer maintenant !" : on s'active ! Pourtant, pas question cette fois de céder à l'euphorie. Le ciel peut de nouveau se boucher et empêcher le vol. 25 minutes passent. Un claquement d'air... aussi imperceptible que la lumière... d'une étoile, d'une étoile filante. Je chante à Laura : "I believe I can fly". Elle sourit, rit même. L'hélico est là ! Il monte vers nous, hélico presto ;). Aurélien et moi nous dressons les bras en V (ndlr: le signe international de demande de secours). Ce coup-ci, plus de doute, la même émotion que deux ans auparavant m'envahit. Je contiens difficilement les larmes. Le secouriste est à nos côtés. Laura est treuillée la première : quel soulagement de la voir enfin sauvée ! Suivent Damien et Aurélien. L'hélico fait une rotation vers le plan pour aller déposer le petit monde avant de nous récupérer, le secouriste et moi. Les nuages se referment. Un moment de doute à nouveau mais tellement moins de pression. Au pire, nous ne sommes que deux à devoir redescendre dont un mec entraîné, réchauffé et en forme. Le bruit du rotor se fait de nouveau entendre. Je vois le phare de l'hélicoptère avant de le voir lui-même. Superbe maîtrise de l'équipage. Nouvelle sensation d'être littéralement arraché à un sombre destin, juste à temps, que cinq minutes plus tard, ce n'était plus possible. On ne peut que remercier chaleureusement un tel professionnalisme. Merci au pilote, au mécanicien, aux deux secouristes. Merci les amis, pour cette aventure qui se termine bien, et surtout sans bobo.


Quelques jours plus tard.
Je raconte notre histoire à ma grand-mère Mamita, 97 ans, sans omettre le moindre détail. Elle m'écoute, attentive, et finit par offrir la conclusion parfaite à ce récit en me citant Périclès : "dans les situations difficiles, la liberté, c'est toujours le courage".
Je te remercie.


Débuter en montagne: la revanche au Grépon

Souvenez-vous ce qui constitua sans doute mon expérience la plus forte en montagne, à l'automne dernier : voir ici pour un récit de cet épisode.

Vue du ciel depuis la brèche Balfour, lieu de notre bivouac en Octobre 2011

Une telle déroute ne pouvait rester sans retour, pour chercher une réponse, des réponses. Comment une sortie en montagne avait-elle pu merder à ce point-là ?
Des réponses, j'en avait pourtant trouvé quelques-unes ici. Mais demeuraient ancrées dans ma conscience les questions des secouristes au moment du premier contact "Pourquoi n'avez-vous pas fait demi-tour ?" puis au moment du sauvetage "Vous êtes en bonne santé, vous êtes sûr de ne pas vouloir descendre par vos propres moyens ?". Des questions hantées. Le sentiment d'avoir fait en définitive le bon choix (l'appel des secours) mais de ne pas pouvoir complètement l'expliquer, rationnellement.

Il n'y a pas 36 solutions pour répondre à de telles questions. Il faut y retourner. Avec le même compagnon de cordée. En capitalisant sur les erreurs identifiées pour que la sortie se passe différemment. Le mois de juillet. C'est la saison idéale pour cette course.
Lundi 11 juillet, nous remontons donc, Jean et moi, vers le refuge de l'Envers des Aiguilles...



11 juillet 2011
L'approche se fait bien. Sans se presser jusqu'à se mettre dans le rouge, nous sommes nettement plus rapides qu'en octobre. Deux heures et quart contre un peu plus de trois heures: c'est bon signe. De plus, le refuge est gardé ce qui évite une logistique alimentaire en plus: c'est plus facile.


12 juillet 2011
Nous nous réveillons à 3h, soit 2h plus tôt. Nous savons la course longue ! Je me dis par rapport à la précédente tentative que nous avons bien des atouts:
- nous connaissons le terrain ce qui permet d'éviter de perdre du temps sur la recherche d'un itinéraire parfois paumatoire.
- nous partons donc plus tôt
- il fait plus beau, plus chaud et les journées sont bien plus longues en cette saison ce qui permet d'éviter de "bouffer des calories".
- l'itinéraire est en bien meilleures conditions : il n'y aura a priori pas de neige du tout ce coup-ci à traverser dans la grimpe.

Pourtant, peu avant l'attaque de la voie proprement dite vers 5h du matin, au passage de la rimaye (la crevasse qui sépare le glacier de la paroi), un doute me saisit. Des cumulus sont déjà formés sur la Verte et les Grandes Jorasses, il fait vraiment chaud pour l'horaire matinal, la météo prévoit un risque orageux en fin de journée... Ne faut-il pas mieux abandonner tout de suite plutôt que de risquer de nouveau une issue délicate. Non ! Pas cette fois ! Nous avons les solides atouts énumérés ci-avant !

J'ai prévenu Jean. L'escalade n'est jamais très dure (IV, rarement V sur les dernières longueurs). On doit donc faire beaucoup de corde tendue (c'est-à-dire progresser simultanément en s'interdisant la chute, bien que la corde soit en général toujours fixé à un coinceur ou un piton) ! Je m'engage et file essayant de tenir à peu près le rythme des autres cordées qui nous entourent. Jean rouspète une ou deux fois pour réclamer un assurage en longueurs. En réalité, je fais parfois des mini-longueurs lorsque j'estime un passage (toujours court) technique. Mais je suis sûr de son niveau d'escalade, sûr du mien aussi et par dessus tout sûr que la moindre sécurité de la progression en corde tendue fait gagner beaucoup de temps, qui est un gage de sécurité accrue au final sur une course d'ampleur comme celle-ci ! (moins de temps => moins de fatigue => plus de lucidité ...)

Le sommet du Grépon: enfin !

Le "chrono" tombe. Il nous a fallu huit petites heures pour atteindre le sommet. Presque moitié moins de temps que lors de notre tentative malheureuse ! De ce fait, ce coup-ci nous aurons le loisir d'une descente vigilante mais tranquille pour rallier la gare intermédiaire du téléphérique de l'aiguille du midi. Nous aurons une benne de retour bien avant l'heure de la dernière : bref, ce coup-ci, on a eu de la marge et ça a tout changé.

Le tracé de l'itinéraire de montée dans quelque 800 mètres de face



Epilogue
J'avais jusqu'à présent "l'intime conviction" d'avoir fait le bon choix en appelant les secours mais ne pouvait l'expliquer ou le justifier. Ce retour m'a permis de trouver de nombreuses explications supplémentaires et essentielles :
- Oui le projet était foireux en octobre. La voie n'était plus en conditions ce jour-là : beaucoup trop de neige un peu partout sur l'itinéraire et notamment la descente versant nord qui aurait présenté un aléa majeur auquel je suis maintenant content, en connaissance de cause, d'avoir renoncé.
- Peut-être était-ce la neige aussi qui m'a induit en cela mais le fait est que j'ai fait de lourdes erreurs d'itinéraire dans la première tentative, erreurs qui nous ont conduits dans des difficultés beaucoup plus soutenues que l'itinéraire "normal". En particulier, nous avons certainement grimpé 50 à 80 mètres en trop avant le rappel intermédiaire. Ce passage dur en a induit un autre encore plus dur en mixte juste après en octobre. Bref, notre fatigue et notre lenteur d'octobre s'en sont trouvées démultipliées.
- Aveuglement de finir une course pour ma liste du guide ? Peut-être ... Toujours est-il que la comparaison entre les horaires des deux sorties m'incite à penser que nous étions "hors temps" dès la première moitié de la course et que cela aurait du m'alerter plus vite.
- Assurément, nous étions en meilleure forme ce coup-ci comme en témoigne les horaires resserrés mais aussi le fait que je n'ai pas eu besoin de sortir les chaussons :)

Le tracé de la descente depuis la brèche Balfour pour rejoindre le glacier

La boucle est bouclée. Je peux enfin dormir sans plus être tiraillé de questions sur cet échec automnal et tiens aussi à remercier mon entourage qui m'a toujours conforté dans ces choix difficiles que j'espère ne pas avoir à renouveler dans ma carrière d'alpiniste.

Les deux cailloux sur lesquels nous avons passé la nuit en octobre: vraiment pas grand !

 NB: D'autres photos sont visibles ici dans l'album Grépon-mer de glace 12/07/2011.

"Quelques leçons tirées de la crise" *

* Ce titre est emprunté à un livre de Georges Soros et dont je vous recommande vivement la lecture tant sa vision du capitalisme financier est pertinente - aucun lien.

A la suite de notre aventure au Grépon avec Jean (voir ce billet), je me suis posé beaucoup de questions sur ce qui avait conduit à faire appel aux secours plutôt que de s'en sortir seuls, mais aussi sur les erreurs que nous avions pu faire. Y a-t-il eu faute ? Suis-je plus responsable ? Est-ce Jean, mon cousin, ami, et compagnon sur cette course ? Ces questions sont-elles si saines, aussi ?


Ordonner les priorités
En y repensant, en refaisant le déroulement de la course, on identifie très vite les petits râtés, toutes les petites pertes de temps d'une minute à un quart d'heure et qui s'additionnent à la fin de la journée, qui font que l'on se retrouve dans une situation complexe. Mais toutes ces petites choses n'ont pas la même valeur. Jean a par exemple perdu deux fois sa frontale n'occasionnant qu'une perte de temps minime, mais la perte des piles a rendu la deuxième fois assez déterminante car le retour de nuit était dès lors exclu.
En montagne, un autre compagnon de cordée m'a dit qu'il adoptait systématiquement la tactique du "non-coupable": la faute était forcément celle de l'autre, de la météo, des conditions, du topo, bref tout sauf la sienne afin de garder un bon mental. Si je trouve un certain intérêt à cette théorie dans les dysfonctionnements mineurs, elle me semble moins applicable en cas de problème plus important ce qui était le cas ici puisque nous avons dû faire appel à une aide extérieure. Il me faudrait donc aussi établir ma responsabilité, pas pour me culpabiliser, mais pour comprendre, pour apprendre de mes erreurs.

L'erreur originelle
Une course en montagne est toujours source d'inconnue et d'imprévus. Puis-je, raisonnablement, penser que l'échec est dû à des conditions pas tout à fait optimales (3 longueurs neige/mixte) ? Aux lenteurs de Jean dans certaines manips ? La réponse est évidemment dans la question. Bien sûr, si tout cela avait été mieux, on aurait sans doute fini la course. Mais peut-on tabler sur le fait que tout "se déroule sans accroc" lorsque l'on part en montagne ? Je ne suis pas l'agence tout risques. J'aurai donc du prévoir plus et plus large; donc comprendre que je choisissais une course trop longue par rapport à l'expérience de mon second de cordée. De toute évidence, Jean manquait encore un peu de vécu pour avoir la vitesse d'exécution suffisante au parcours de cet itinéraire de grande ampleur. Comprendre que ma motivation à finir ma liste de courses prenait le pas sur des considérations objectives qui devraient rester en toutes circonstances le lieu de la décision d'y aller ou pas.

Le déroulement de la course
Je l'ai déjà longuement narré. Tout ne s'est pas parfaitement passé (sic). Pourtant, il me paraît utile de décrypter ce déroulement pour analyser ce que j'aurais pu améliorer de mon côté et ce que Jean aurait pu du sien. J'espère qu'il trouvera le temps de lire, corriger et compléter cette analyse de son propre regard :) . En repensant à l'organisation de la course, je constate que j'avais un rôle de "guide" et Jean de "client". Or, grimpant avant tout dans un contexte amical et souvent avec des personnes très expérimentées, je ne suis pas forcément rentré dans le rôle de leader de sorte que je supposais vraisemblablement à tort que Jean m'opposerai un point de vue s'il considérait que la course n'allait pas dans le bon sens, assez vite, était trop dure. Or, lui-même était, je m'avance un peu, sans doute dans un état de confiance relativement passive vis-à-vis de moi qui représentait dans notre cordée "l'aura de l'expérience", chose dont il faut tant se méfier au quotidien en montagne !


Mes enseignements
En tant que 1er de cordée, j'ai souvent donné des indications à Jean durant la course "rho fait gaffe à ta frontale quand-même" ou encore "allez Jean, faut aller plus vite". Mais au delà de ces indications parfois (souvent ?) mal formulées, je m'aperçois que j'ai anticipé assez peu de situations pour mon "client". Ainsi, j'aurais dû valider 100% sûr que ses crampons était impeccablement réglés dès la veille le soir au refuge (10 min de gagnées). Au premier tomber de sa lampe frontale, j'aurais dû m'interroger et l'interroger sur sa manière de la fixer pour en trouver une plus fiable avec lui ce qui aurait évité de perdre les piles. J'aurai du être plus didactique sur l'escalade mixte, comment accrocher ses crampons à son harnais pour ne pas perdre de temps à les ranger dans son sac en cours de longueur (faire ça dans le confort du relais permet aussi de gagner du temps, ici encore 10 minutes).
A force de vouloir m'alléger, j'ai laissé ma cartouche de gaz au refuge ce qui n'était manifestement pas la bonne idée.


Des enseignements pour Jean
En réalité, une fois que la répartition des rôles "second et premier de cordée" est claire, les leçons peuvent sembler limitées. Il n'en est rien. Si le second laisse au premier la conduite et le rythme du cheminement, Jean, assez accroché à l'alpinisme à présent, ne doit pas passer à côté de son introspection pour gagner en autonomie. Comment avoir des gestes plus fiables et plus rapides pour se vacher, se dévacher des relais et démonter ces derniers (souvent plusieurs minutes perdues au lieu d'une poignée de secondes) ? Comment gérer efficacement des équipements vitaux comme la frontale ou les crampons sans fausse note ? Bien sûr Jean, j'espère que l'on pourra aussi rediscuter cela dans le futur et, comme je le disais au paragraphe précédent, je manque parfois d'accompagnement pour t'aider à acquérir certains gestes qui, automatisés, permettent de gagner du temps.

Quelques facteurs supplémentaires
La présence de neige durant trois longueurs nous a fait perdre environ 1h30 à 2h. Pourtant, les indications de conditions du terrain (informations auprès de l'office de Haute Montagne de Chamonix) et même les repérages visuels lors de la montée au refuge la veille ne permettaient pas d'anticiper que la neige serait présente dans ces quantités. De plus, la bonne averse sous le sommet nous a repris 30 minutes supplémentaires avant la sortie à la brêche.
Certes, dans une course, on peut anticiper un temps de marge sur l'horaire que l'on attribue aux imprévus. Toutefois, l'addition trop importante de ces imprévus ne peut être prévue ! Ainsi, ces deux heures de retard ont beaucoup joué dans notre échec final.


L'appel des secours
Fallait-il les appeler ? Pour prendre conseil de toute manière, oui ! Il serait simplement idiot de s'en passer. Mais après. Fallait-il leur demander de venir ? Nous n'étions pas blessés ni malades, simplement harassés par le combat qui venait de se jouer durant la course. Lorsque j'ai expliqué la situation aux secouristes, j'ai été frappé par l'absence de jugement de valeur de leur part sur notre appel. La vérité en est simple : cette décision est personnelle, quasiment intime et est difficilement jugeable de l'extérieur pour qui n'a pas vécu la situation. Autant il apparaît clair que j'aurai dû éviter de choisir cet itinéraire avec ce compagnon de cordée, autant la décision d'appel aux secours nous appartient et nos motivations peuvent difficilement être remises en cause.
A fins d'explications, voici toutefois les éléments qui ont conduit cette décision.
- Au sortir à la brêche à la nuit tombante, nous étions certes très fatigués mais, avec une lumière chacun, il m'aurait sans doute paru plus sage d'entamer la descente sur l'autre versant de sorte que nous aurions sans doute terminé la course dans "l'élan de la journée". Mais j'avais déjà vécu quelques années avant une descente sans frontale et je jugeais cela trop dangereux pour Jean. Dès lors, le bivouac s'imposait.
- Au petit matin, la question aurait pu de nouveau se poser mais mon erreur sur le gaz a fait que nous n'avons pu nous réchauffer avec un thé, ni fondre de la neige pour avoir de quoi boire. De fait, nous avions épuisés nos réserves de liquide durant la nuit. Sans ces remontants et à notre niveau de fatigue, il me semblait là aussi présomptueux de notre part d'entamer une longue descente que nous ne connaissions pas sans sérieux risque d'accident. Je songeais aussi de nouveau que, en tant que leader, j'étais trop amoindri pour retenir avec certitude un éventuel faux pas de Jean. Plutôt que de risquer d'avoir à les appeler quelques dizaines de minutes plus tard mais en situation d'accident, j'ai donc préféré renoncer et appeler les secours directement, au petit matin.

Secours au Grépon - récit d'une course extra-ordinaire

Ca commence par l'envie de finir la partie mixte de ma liste de course pour présenter le probatoire d'entrée de l'ENSA. Il n'a pas neigé depuis 10 jours et chose assez inespérée, il a fait relativement chaud, j'ai donc bon espoir qu'une course comme Grépon-Mer de glace soit de nouveau en conditions (comprendre du rocher sec sans neige).
Je me rencarde donc avec Jean et c'est parti le jeudi :). Train du montenvers de 15h30, on arrive au refuge de l'Envers à 18h30. Celui-ci n'est plus gardé mais quatre personnes ayant bossé sur la réfection du toit prenne leur métro du soir, comprendre l'hélicoptère qui les ramène dans la vallée après une dure journée de labeur. Une fois partie, nous nous retrouvons seuls dans une lumière déclinant rapidement. On se prépare un bon dîner puis allons nous coucher.

Réveil à 5h00, je l'aurais bien mis plus tôt mais je crains que la rimaye (la dernière crevasse qui sépare le glacier de la montagne qui est au dessus) ne soit compliquée à franchir. S'il faut louvoyer pour trouver l'itinéraire, autant éviter la nuit noire complète, souvent synonyme de perte de temps à rechercher le passage. Comme la course est d'ampleur (850 m d'escalade), perdre du temps veut aussi dire perdre des forces inutilement avant la suite. Bref, mon choix est fait. Je laisse au refuge ma bouteille de gaz pour m'alléger au maximum...
Départ à 6h00, on descend sur le glacier de Trélaporte puis nous dirigeons vers le lobe glaciaire où se situe le départ de la voie. Jean a du mal avec ses crampons puis fait tomber sa frontale. Nous avons déjà perdu un petit quart d'heure. L'arrivée au pied se passe en revanche bien. Nous passons une première rimaye par la droite via un peu de rocher facile puis franchissons une deuxième rimaye dans sur la gauche au pied de la voie dans des éboulements de blocs de glace. On s'équipe, enfile nos chaussons et commençons à grimper à 7h20. Jean refait tomber sa frontale et y perd les piles. On n'a pas trop reperdu de temps. Le départ à froid n'est jamais simple et préférons tirer 2-3 longueurs pour débuter, la cotation est tout de même de IV/IV+. Plus haut, le rocher se couche et devient facile, nous repartons donc corde tendu. 200 m plus loin, cela redevient un poil plus dur et sur demande de Jean, nous retirons des longueurs pour "assurer le coup". On ne doit plus être très loin du rappel qui permet de prendre pied sur l'éperon marquant la deuxième partie de la voie et il est seulement 11H15. J'ai l'impression qu'on est bien dans l'horaire et qu'on avance bien.
Ceci est en partie un leurre. Nous mettons une bonne heure supplémentaire pour rejoindre le relai de rappel, assez peu confortable qui plus est. 12h15 et je m'interroge. Au point où nous sommes, le demi-tour est déjà complexe (d'autant plus que l'ai fait l'erreur de prendre une corde à simple de 60 m au lieu d'un rappel de 50 m). Je regarde la suite. Du pied du rappel. On se retrouve dans le fond d'un couloir qu'il faut quitter pour rejoindre la rive droite puis un éperon qui se dresse au dessus. Problème, il y a de la neige, beaucoup plus que je ne l'imaginais. J'indique à Jean de remettre grosses chaussures et crampons. On a 2 bonnes longueurs de mixte à faire avant de joindre le fil de l'éperon sur lequel j'ai repéré la veille que le rocher était sec. Même si on y perd du temps, je me dis que la suite devrait aller et songe que cela sera moins galère que le demi-tour. C'est donc l'option que je retiens.

En vérité, ce passage mixte m'a bien émoussé. Trois verrous successifs m'ont donné du fil à retordre avec des pas parfois engagés, parfois d'artif bien physique. Quinze mètres sous le fil, j'ôte mes crampons ce qui me permet de grimper plus facilement. Au tour de Jean de passer, je manque de présence d'esprit et du coup il garde ses crampons trop longtemps, les enlève dans un endroit malcommode et les range dans son sac au lieu de les clipper à son harnais. A l'arrivée sur le fil, nous avons perdu deux bonnes heures.
Il est environ 15h lorsque je reprends l'escalade en chaussons. Désormais, le demi-tour est simplement impossible. Nous songeons chacun à la possibilité que cette course ne se passe réellement pas bien mais nous gardons de partager notre sentiment pour rester concentrés et garder la motivation. Il faudra encore deux heures et quatres longueurs de 4b/5b pour atteindre le sommet de l'éperon. A la sortie, il faut traverser un petit collu enneigé. Je perds encore pas mal de watts. 15 mètres à franchir dans 40 cm de fraîche en chaussons, pantalon léger et mains nues (je préfère tenter de garder mes gants secs).
Au dessus, une petite dalle de 5 m puis une vire qui s'échappe à gauche avant de retrouver une vire ascendante à droite et enfin, une raide fissure cheminée pour sortir à la brêche Balfour, 20 mètres sous le sommet du Grépon.
17h30, on est sur la première vire. C'était pourtant l'heure limite qu'il nous fallait respecter pour arriver à la brêche dans des conditions correctes. La situation météo générale est au foehn et au beau temps mais depuis 2 heures, des développements nuageux se sont produits sur les Grandes Jorasses qui sont maintenant sous un grain. Celui-ci a l'air de vouloir venir nous voir. Ce coup-ci, je me décide à parler à Jean de l'orientation de la course. J'appelle les secours pour les informer et leur demander conseil. Au téléphone, le planton est super pro. Il vérifie le bulletin météo, revoit le topo de notre course et nous remonte le moral en nous invitant à sortir à la brêche. C'est vrai qu'on en est tout près. Il me demande à combien de temps j'estime notre arrivée là-haut. Je lui réponds 1h30 (soit 19h30) car j'ai conscience que nous progressons très lentement à présent. On raccroche en se disant qu'on se tient au courant.
Cinq minutes plus tard, c'est la grosse averse, je pars trop vite à droite et chinte la vire facile ascendante à droite pour la remplacer par une raide longueur de 5c dans du rocher à présent trempé.
Dernière longueur. Je suis 10 mètres sous la brêche et n'arrive plus à forcer le verrou d'un gros bloc. Après un quart d'heure d'effort, ma main finit par atteindre un vieux coin de bois d'époque. Il tient ! Je sors enfin à la brêche. Jean a juste assez de lumière pour sortir à son tour avant la nuit noire. Il est 19h25. Et on rappelle le PGHM.
Ce coup-ci, j'ai réfléchi. Entamer la descente de nuit avec une seule frontale et de plus, connaissant le peu de goût de Jean pour la désescalade, me conduisent à écarter cette option. Au téléphone, j'explique la situation: on est mouillé par l'averse, rincés par la course, sans matériel de bivouac ou presque, et on a perdu encore une demi-heure supplémentaire par rapport à notre dernier contact. Le planton est toujours aussi pro. Il m'indique qu'il va faire le tour avec les secouristes pour savoir quels actions adopter et nous rappelle. Cinq minutes passent. Jean me demande si on ne ferait pas bien de les rappeler. Je lui propose à l'inverse de faire tout comme si on allait continuer, histoire de rester dans l'action et ne pas trop se poser de questions. On organise donc nos vaches, trie le matériel, tâchons surtout de nous couvrir et de se réchauffer alors qu'il fait pratiquement nuit.

Dix minutes plus tard, le planton rappelle. Il m'explique que la procédure du PGHM est claire : si personne n'est blessé, la nuit constituant un risque supplémentaire pour les équipes de secours, on ne les engage qu'au petit matin. On va "dormir" sur place ! Et on convient donc de se rappeler au petit matin. J'appelle enfin Carole pour la tenir au courant et lui indique qu'elle peut avoir de nos nouvelles auprès du PGHM en cas de besoin.
Ce coup-ci, j'indique à Jean que nous sommes bons pour bivouaquer. Stupeur et tremblements. On finit de s'organiser; vidons les sacs du matériel que nous déposons à côté (un sac à dos est un bon tapis isolant du froid), finissons de nous couvrir, étalons la corde au mieux sur la terasse d'1,5 m2 qui nous servira à nous allonger, tâchons de nous restaurer et boire, sortons l'unique couverture de survie ainsi que le droit de soie que nous avons. Enfin, vers 20h30, nous nous préparons à dormir. On a glisser nos quatre pieds dans le drap et avons disposé la couverture de survie comme nous pouvions. Les deux premières heures, nous réussissons pas trop mal à dormir, peut-être une bonne demie heure. L'inconfort nous réveille parfois mais pas encore trop le froid. Vers 22h, une nouvelle averse démarre. Bien que petite, elle est suffisante pour mouiller le rocher et nous faire perdre de la chaleur. Vers 23h, réveil en sursaut proche de la panique, nous avons tout les deux eu au même moment le sentiment de tomber de notre rocher. On se calme. On n'a pas la place de faire de grands gestes sans être déséquilibrés et, bien qu'attachés par nos vaches, une chute serait toujours un gros désagrément suppémentaire. Le deuxième tiers de la nuit se complique. Un peu de vent envole régulièrement la couverture de survie trop petite pour envelopper deux corps correctement. Une fois, je la rattrape juste à temps d'une main alors qu'elle était complètement partie ! Le froid se fait de plus en plus piquant (bien que la nuit soit objectivement clémente pour un mois d'octobre, sans doute à peine -5°C au plus froid). Nous nous levons régulièrement pour faire des exercices afin de se réchauffer. Vers 4h, la couverture finit par se déchirer à force d'être tendue pour nous couvrir tout les deux. La fin de la nuit promet d'être délicate d'autant que c'est toujours en fin de nuit qu'il fait le plus froid. 5h30, Il me semble percevoir enfin le ciel qui prend une teinte un tout petit peu moins sombre. Nous ne pouvons plus dormir. Ayant décidé la veille de se rappeler au petit jour avec le PGHM, j'informe Jean que j'appelerai à partir de 7h, le lever du jour étant à 7h30.
A 6h, le planton m'appelle ! Il me demande notre décision : descente à pieds ou avec les secours ? Jean a l'air partant pour finir. Moi pas du tout. J'ai peur de sa chute et d'être trop faible pour ne pas pouvoir l'arrêter. 10 minutes de concertation à deux. Je les rappelle : "Venez nous chercher". Il m'indique qu'ils décolleront au petit jour, soit vers 7h15. En attendant, il nous faut ranger tout le matériel dans les sacs, plier la corde, réaliser un nouveau relais sur friends pour permettre au secouriste de se vacher sur le relais de rappel.

Le temps passe. 7h rien. En bas, on voit Chamonix, il y fait encore très sombre même si on voit clair à notre niveau. 7h15.
A 7h25, ça y est on entend le bruit lointain des turbines. L'hélicoptère EC 145 indicatif Dragon 74 de la sécurité civile monte depuis la mer de glace en un seul mouvement hélicoïdal à gauche pour se porter à notre niveau. Je me dresse debout sur la brêche. J'allume ma frontale afin que, si besoin, ils nous repèrent plus facilement, j'écarte mes bras tendus, les mains légèrement au dessus de la tête (signe international pour indiquer avoir besoin de secours). L'émotion m'envahit complètement. Je suis au bord des larmes. Pas du soulagement de voir le dénouement si proche mais de honte d'avoir manifestement échoué quelque part. L'hélico arrive tout près au dessus de notre tête. Moins de 50 mètres. Un homme sort de la cabine. Le souffle des pales devient à présent puissant et nous gèle encore plus. Il descend au bout du treuil, en poussant deux fois du pied les parois qui nous encadrent pour ne pas se les prendre. Il est debout sur la brêche, avec nous. Je lui tend l'anneau du relais pour qu'il se vache. Il retire le treuil. L'hélico se décale aussitôt pour ne pas rester au dessus de nos têtes - le vol stationnaire est toujours plus compliqué et risqué. Le secouriste nous range nos derniers mousquetons qui dépasse puis me prépare en premier avec une longe permettant de me vacher sur lui, d'accrocher mon sac à dos à mes pieds. Il me demande de tenir devant moi le connecteur qui servira au treuil. Celui-ci redescend. Un signe de la main. 2 secondes, mes pieds ne touchent plus le sol et je suis 5 mètres au dessus de la brêche, de Jean, du secouriste. 2 secondes de plus, l'hélicoptère s'est décalé, j'ai 500 mètres sous les pieds. 10 secondes plus tard, le mécanicien treuilliste m'a fait rentrer dans la cabine. Moins de 10 minutes plus tard, tout le monde est à bord.
L'équipe en profite pour faire un tour de repérage du massif. J'ai toujours ce sentiment de culpabilité qui m'oppresse. Le mécanicien me tend son pouce pour me demander si ca va. Je réponds que oui. Ce geste me fait un bien fou, moralement surtout. Je comprends que les gens qui sont autour de nous ne vont pas juger notre action et ont simplement fait leur métier, quel beau métier ! Je commence à sortir de ma torpeur et regarder par les fenêtres. Nous sommes au bord, en plein milieu de la face nord des Grandes Jorasses ! C'est magnifique. Six alpinistes grimpent dans la MacIntyre. On continue le tour. En 3 minutes, on monte au niveau du Mont-Blanc. Quelques alpinistes aussi sur l'arête des bosses. Puis on redescend sur Chamonix.

C'est fini. On est en bonne santé. Et on ne peut que remercier chaudement ces hommes et femmes au métier si particuliers: secouristes en montagne.
Quand aux différents enseignements de cette aventure, ils sont également nombreux et feront l'objet d'un prochain billet.

NB: Pour aller plus loin sur le sujet du secours en montagne, je vous recommande le livre d'Anne Sauvy, captivant sur le sujet

whou whou, en hommage à Cannelle

"Whou whou, Je vais à la chasse à l'ours". Ainsi démarrait un chant scout quand j'étais gamin. Mais laissez-moi vous raconter une histoire, que vous êtes libre de croire ou pas mais donc on dit qu'elle est effectivement arrivée à la fin du siècle dernier (le 20è donc) :

Un jeune randonneur, hardi mais pas trop, accompagnait une tribu familiale pour une ballade avec bivouac dans les Pyrénées. Il servait de porteur pour la lourde logistique nécessaire pour faire camper des enfants âgés de 5 à 10 ans. Le soir venu, la tente fût montée, le repas pris et tout le monde couché.
Notre randonneur décida de dormir à la belle étoile car il y avait plus de place que dans la tente, il ne faisait pas froid et le ciel était clair. Comme il était hardi, il posa son sac de couchage sur une dalle rocheuse à même le pâturage. Mais comme il ne l'était pas trop, il se plaça non loin des tentes des autres randonneurs.

Le campement était situé à quelques dizaines de mètres d'une bergerie. Ces dernières sont assez nombreuses dans les estives pyrénéennes. Elles comportent une cabane pour le berger, un enclos pour rassembler les bêtes durant la nuit et un point d'eau généralement un tuyau alimenté par une source proche. Ainsi installé, il se mit à contempler la voûte céleste, particulièrement lumineuse ce soir-là. En effet, la lune était pleine ou quasiment, le temps sec, sans brume.

Au loin, l'aboiement d'un chien de berger chatouillait ses oreilles. Il se disait confortablement installé, fatigué de son portage et donc tout prêt à dormir. Pourtant, le sommeil ne venait pas. La faute à cette trop belle lune sans doute. Tout compte fait, dormir dans la tente aurait peut-être été plus efficace malgré la promiscuité. Il était trop tard pour aller réveiller les autres de toute manière. Et le chien qui n'arrête pas d'aboyer tout en bas. A moins... non ce n'est pas le même chien. L'aboiement est plus fort. C'est celui de la bergerie du dessus, c'est-à-dire la bergerie d'avant celle du campement. Intérieurement, le jeune randonneur n'arrivait pas à ralentir le rythme de ses pensées afin de trouver le sommeil. Il se dit: "c'est peut-être un ours qui rôde autour des parcs à moutons". Il avait eu cette pensée en riant intérieurement tant l'ours était dur à observer dans les Pyrénées. Chassé depuis des siècles, il en avait quasiment disparu. Seuls subsistaient quelques individus, moins de cinq. Ils vivaient donc essentiellement la nuit, fuyant les contacts avec les hommes.
Pourtant, cette pensée, qu'il croyait humoristique, n'arrivait pas à quitter notre jeune randonneur. Il faut dire qu'il avait entendu successivement deux chiens de deux bergeries pendant de longs moments à chaque fois: ils défendaient manifestement leur troupeau. Mais à présent, le calme était revenu. Peut-être allait-il enfin pouvoir s'endormir. Combien de temps s'était écoulé d'ailleurs. Deux heures ? Plus ? Longtemps en tout cas. La lune passa derrière une crête et rapidement, l'estive fut plongée dans l'obscurité. Allait-il enfin s'endormir ?
C'était sans compter sur le chien de la bergerie du campement qui montra à son tour des signes d'énervement. Il l'entendit aboyer de plus en plus. Puis courir à travers la prairie décrivant des cercles. Désormais, c'est notre bergerie qui était menacée par la force de l'ombre qui avait sévi plus tôt dans les autres situées en contrebas. Le jeune fut pris d'une petite sueur froide: "et si c'était vraiment un ours ?" Il dormait là, à même le sol, saucissonné dans son sac de couchage, sans même avoir pris soin de dormir en hauteur, sur un bloc rocheux. A la merci y compris d'un bête sanglier. Le chien continuait ses rondes inquiétantes, actives, bruyantes.
Soudain, un grognement sourd, fort, puissant se fît entendre. Dans l'esprit du jeune, il n'y eu plus de doute possible, un ours était tout prêt, sans doute moins de cinq cents mètres. Il entendit un galop de pas lourds, saccadés, avec le chien plus aux aboies que jamais. Il avait maintenant franchement peur et n'osait plus bouger. A peine essaya-t-il de pivoter légèrement la tête pour voir s'il apercevait quelque chose, sans faire de bruit. Mais il faisait trop sombre pour espérer voir quelque chose sans sortir vraiment de son sac de couchage.
Petit à petit, le chien se calma. Le jeune randonneur, lui, n'y arrivait plus. Il en était convaincu. L'ours était passé pas loin cette nuit. Si seulement il avait pu le voir, le doute n'aurait plus été permis. Car au petit matin, le berger prétendit n'avoir rien entendu. Toute cette histoire n'était-elle qu'un rêve ? Non, car il n'avait pas dormi, ça il en était sûr car il s'endormait à présent sur son petit déjeuner avant commencer à marcher. Une nouvelle journée débute, dans les Pyrénées.




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